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Ijtihad : pour un « Islam progressiste et populaire »

Ijtihad2007

Description :

Ijtihad s’attache à préserver l’identité culturelle et spirituelle des musulmans tout en s’efforçant de participer activement aux luttes sociales et politiques des populations des banlieues en dépassant notre identité islamique.

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De la shu'ubiyya au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone

De la shu'ubiyya au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone
Par Youssef Girard

« Et c'est ainsi que Nous t'avons révélé un Coran arabe, afin que tu avertisses Oum al-Qoura [la Mecque] et ses alentours ». 
Coran 42 : 7

Dans l'histoire de la civilisation arabo-islamique, le mouvement de la shu'ubiyya (1) fut une réaction anti-arabe qui se développa à partir du VIIIème siècle de l'ère chrétienne et qui atteint son apogée au IXème siècle en Irak. Réaction au développement de la culture arabo-islamique dans différents domaines, le mouvement de la shu'ubiyya fut portée par les kuttâb d'origine perse, araméenne ou copte qui vivaient en concurrence ethno-sociale avec leur environnement arabe. Selon al-Jahiz (776-869), les kuttâb (2) distillaient de « pompeuses maximes persanes » et dénigraient la tradition arabo-islamique alors que, socialement, ils étaient entièrement dépendants de leurs employeurs arabes. Cette contradiction entre leurs références culturelles et leur position sociale expliquait leur ressentiment anti-arabe.

Les partisans de la shu'ubiyya faisaient la promotion de l'idée de suprématie des non-arabes en déniant aux Arabes toute importance dans le passé comme dans le présent. Les shu'ubites dénigraient les Arabes en les attaquant sur différents plans. Par exemple, ils affirmaient que les arts et les sciences étaient uniquement le produit des cultures grecques ou indiennes car les Arabes ne leur avaient strictement rien apportés. Les partisans de la shu'ubiyya critiquaient aussi les méthodes militaires « rudimentaires » des Arabes comparées à celles des Sassanides ou des Byzantins qu'ils avaient pourtant largement dominées sur le champ de bataille. Ils dénigraient également leurs origines bédouines dénuées de raffinement car, selon les shu'ubites, seuls les Perses ou les Byzantins étaient capables d'éloquence, de bonne conduite ou de délicatesse. 

En raison de leurs arguments bien trop rudimentaires, les partisans de la shu'ubiyya n'ont pas constitué une réelle menace pour l'unité de l'Empire abbasside (750-1258). Toutefois, ils ont pesé sur les orientations futures du monde arabo-islamique en essayant d'en remodeler les institutions et les valeurs politiques et sociales existantes. Pour al-Jahiz, l'une des principales figures de l'opposition à la shu'ubiyya, le danger principal de ce mouvement résidait dans l'attaque de l'islam s'abritant derrière le masque mystifiant de la critique virulente des Arabes. En d'autres termes, en attaquant les Arabes les partisans de la shu'ubiyya visaient l'islam qui avait permis aux Arabes de bâtir une civilisation florissante. De ce fait, la réponse au mouvement de la shu'ubiyya fut à la fois arabe et islamique. A la suite de l'action d'al-Jahiz et d'autres, la shu'ubiyya fut finalement réduite à néant en Irak.

Une nouvelle shu'ubiyya apparut en Andalousie au XIème siècle. Cette nouvelle shu'ubiyya était essentiellement portée par des Berbères et des Européens – Galiciens, Francs, Basques ou Germains – qui réutilisaient les arguments polémiques anti-arabes développés en leur temps en Irak. Finalement, les partisans de la shu'ubiyya andalouse n'eurent guère plus de succès que leurs prédécesseurs mésopotamiens.

Au cours de l'histoire de la civilisation arabo-islamique, certains ont perçu différents mouvements comme des formes réactualisées du mouvement de la shu'ubiyya du VIIIème siècle. Pour Sami A. Hanna et George H. Gardner, des idées aussi diverses que l'ottomanisme ou l'occidentalisme au XIXème siècle ou l'internationalisme, le régionalisme ou le socialisme au XXème, peuvent être considérées, sous certains aspects, comme des formes renouvelées de la shu'ubiyya car ils ont eu essentiellement pour fonction commune d'essayer de saper la conscience communautaire arabe. Néanmoins, ces idéologies ont fini elles-mêmes par susciter automatiquement une réaffirmation de l'identité arabo-islamique (3).

Émergence d'une nouvelle shu'ubiyya dans l'hexagone

A l'instar d'expressions plus récentes de certaines formes de shu'ubiyya, au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone, une réaction anti-arabe s'est exprimée selon des modalités particulières largement déterminées par le contexte social existant en France. La vieille idée selon laquelle les Arabes n'auraient rien apporté dans le domaine culturel ou scientifique, n'est plus soutenue que par une poignée d'« intellectuels » révisionnistes (4). De ce fait, au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone, les idées de la shu'ubiyya se sont essentiellement exprimées contre l'« Arabe réel » c'est-à-dire contre le travailleur immigré maghrébin, le « blédard » et, par extension, contre le monde arabe contemporain et sa culture. Évidemment, cette nouvelle shu'ubiyya a été largement définie par l'idéologie dominante en Occident qui représente l'Arabe comme la figure même du « barbare » c'est-à-dire le représentant d'une culture autre pouvant être menaçante pour l'Occident. 

Le discours néo-shu'ubite a eu essentiellement pour but de marquer et d'exprimer la distance existante entre les « citoyens français de confession musulmane » et les Arabes, en dénigrant ces derniers. Par exemple, redéployant le vieil argument shu'ubite selon lequel la culture arabe serait particulièrement frustre, les néo-shu'ubites se sont plu à dénoncer le « traditionalisme » de la culture maghrébine ou arabe qu'ils rejettent. Aiguisant leurs critiques, les néo-shu'ubites ont même remis en cause l'islamité réelle des Arabo-musulmans qui seraient incapables de distinguer religion et tradition. Contrairement à ces peuples « frustres », les néo-shu'ubites font nettement la différence entre la culture arabo-islamique, qu'ils rejettent, et la religion musulmane qu'ils prétendent souvent mieux comprendre en raison de leur culture occidentale « supérieure ». 

Ce discours néo-shu'ubite n'est pas apparu ex nihilo du jour au lendemain. Il a été construit et transmis patiemment à un large public pendant des années avant de parvenir à se répandre massivement au sein du corps social de la communauté musulmane vivant en France. Actuellement, il se trouve dans une position quasiment hégémonique au sein de la « communauté musulmane organisée ». 

A partir des années 1980, nombre d'associations musulmanes ont réduit l'Islam à une « simple » foi transcendante éludant par là son caractère de civilisation immanente. Cela marquait les débuts du développement du discours néo-shu'ubite. Réduisant l'Islam à une simple pratique cultuelle, les questions prioritaires de ces associations, et des intellectuels musulmans proches d'elles, portaient sur la compatibilité de la foi musulmane avec son environnement occidental : « Comment être musulman et français ? » ou bien « comment être musulman dans un environnement laïc et républicain ? ». Dans cette perspective, ces associations s'attachèrent à expliquer qu'il n'y avait pas de contradiction entre le fait d'être citoyen français, de respecter le cadre légal républicain et laïc et le fait d'être pleinement musulman. Pour exprimer leur identité française ou européenne, elles firent la promotion d'un « islam de France », d'un « islam gallican » ou encore d'un « islam européen » détaché de toute référence à la culture et à la civilisation arabo-islamique.

Malgré l'opposition à laquelle ces associations ont dû faire face de la part des autorités françaises et des médias, cet islam désincarné, « internationaliste » ou «shu'ubite», était naturellement compatible avec l'idéologie assimilationniste dominante en France bien que la préservation de pratiques cultuelles musulmanes restait problématique pour les assimilationnistes intransigeants qui souhaitaient une dilution complète de l'être musulman dans l'occidentalité. La profusion de « F », pour « français » ou « de France », dans les sigles de ces organisations musulmanes gravait jusque dans leur nom cette volonté de promouvoir un islam désincarné, détaché de ses racines civilisationnelles, compatible avec la logique de l'idéologie assimilationniste française. En raison de cette compatibilité, l'« islam de France » ou l'« islam européen » désincarné est un instrument efficace du pouvoir politique français pour instaurer un contrôle culturel, idéologique et organisationnel, de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone. L'idée d'un « islam de France » permettait de couper les musulmans de leur identité civilisationnelle pour les enfermer dans une perspective uniquement hexagonale.

La construction d'un « islam de France » ou d'un « islam européen » passait nécessairement par un rejet ou une minoration de l'identité arabe au sein de la civilisation islamique et au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone. La construction de cet « islam » n'était, d'une certaine manière, qu'une façon de redéployer l'idéologie néo-shu'ubite au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone. Au fil des ans, le discoursnéo-shu'ubite s'est approfondi et développé pour devenir hégémonique au sein du monde associatif des « citoyens français de confession musulmane ».

Exemple d'une première expression du discours néo-shu'ubite

En 2003, Dounia Bouzar et Saïda Kada publiaient un livre, L'une voilée, l'autre pas, Le témoignage de deux musulmanes françaises (5), qui fut l'une des expressions les plus abouties de l'idéologie néo-shu'ubite de ce moment historique fortement marqué par les débats sur la question du port du hijab. Cet ouvrage n'était nullement un ouvrage conceptuel traçant des perspectives théoriques et pratiques mais uniquement l'expression d'une idéologie construite en amont, notamment par Tariq Ramadan dont Saïda Kada se réclamait explicitement.

Selon Nadjib Achour, cet ouvrage est « une véritable profession de foi assimilationniste » reposant sur une mise en avant « de l'identité française » par un « rejet du passif familial ou historique » et par une « rupture avec la sphère civilisationnelle » arabo-islamique. En réalité, ces deux éléments n'en forment qu'un seul : celui de l'opposition radicale à l'identité arabo-islamique qu'elle soit portée par la famille, l'histoire ou, plus largement, par une civilisation. Cette opposition à l'identité arabo-islamique représente le cœur même de l'idéologie néo-shu'ubite des « citoyens français de confession musulmane » qui, en découplant l'islam comme religion transcendante et l'Islam comme civilisation immanente, cherchent à se départir de toute marque d'identité arabo-islamique. 

Dans le cadre de cette idéologie néo-shu'ubite, en introduction, les auteures affirment que « le foulard est un phénomène français. Les jeunes filles qui le portent sont françaises, elles revendiquent et mettent en avant leur francité » (6). Saïd Kada explique que « l'idée de double culture est bien loin de nous. Nous nous sentons et nous nous revendiquons pleinement françaises » (7). Selon nos deux auteures, cette génération se revendique de l'identité de « Français musulmans » ou de « musulmans français ». De ce fait, il n'est nullement question ici d'une quelconque référence à la civilisation arabo-islamique car nos deux auteures se définissent uniquement comme françaises ayant pleinement « réussi » leur assimilation à la société française. Le fait de se réapproprier une terminologie – « Français musulmans » – ayant eu cours dans l'Algérie colonisée est une manifestation de la prégnance de l'idéologie coloniale assimilationniste au sein de la communauté musulmane malgré un héritage des combats anticolonialistes revendiqué par Saïda Kada. La réappropriation de cette terminologie permet aussi de déceler une partie des origines coloniales inavouées du discours néo-shu'ubite.

L'identité française hautement revendiquée passe, chez nos deux auteures, par le rejet de la culture arabo-islamique incarnée par la « génération des parents ». Selon Nadjib Achour, les deux auteures « ne sont pas avares en qualificatifs méprisants pour évoquer cette culture religieuse du Maghreb, réactivant par la même de vieux poncifs coloniaux ». Ainsi, « la génération des parents » se voit « exclue du champ de la religiosité islamique, car, pour Dounia Bouzar, la culture religieuse des parents "n'est pas l'Islam mais les traditions" » (7). Dans le même sens, contre une « tradition arabe » indéfinie, Saïda Kada affirme revendiquer « la modernité à partir de l'Islam » (9). Elle précise que Tariq Ramadan « nous a aidés à distinguer ce qui relève de la culture de ce qui relève de la religion » (10) en venant « rassurer toute une génération de jeunes qui avaient envie de vivre pleinement leur Islam dans leur pays sans savoir s'y prendre » (11). Pleinement compatible avec l'idéologie assimilationniste française, la distinction faite par les néo-shu'ubites entre religion et civilisation permettait de critiquer et de rejeter l'ensemble de l'héritage civilisationnel arabo-islamique tout en restant religieusement musulman.

Cette distinction permettait aussi de développer une autre orientation centrale dans le discours néo-shu'ubite : l'occidentalisation de l'islam ou, autrement dit, la production d'un islam « européen » ou « français ». La volonté d'occidentaliser l'islam est clairement énoncée par Dounia Bouzar et Saïda Kada dans leur ouvrage. Saïda Kada se réfère à une lecture « réformiste » de l'islam, qui consisterait à « réinterpréter nos sources à la lumière du contexte occidental du XXIème siècle » (12). Cette réinterprétation des sources islamiques revendique ostensiblement sa francité puisque Saïda Kada affirme que sa génération a commencé à penser « l'Islam en français » (13) en se dégageant des représentations étrangères, pour ne pas dire arabes, de l'islam. Développant l'idée de réinterprétation des sources islamiques, cette relecture permettrait, selon Dounia Bouzar, de «désethniciser l'Islam » (14) c'est-à-dire, selon la vieille obsession des partisans de la shu'ubiyya, de faire œuvre de « salubrité publique » en désarabisant la religion musulmane.

Dans sa critique, Nadjib Achour explique clairement que Dounia Bouzar et Saïda Kada se font, en fait, « les adeptes d'un vieux rêve du colonialisme français, celui d'une rupture définitive des Maghrébins avec le monde arabe par le biais de la déculturation et de l'assimilation » (15). Ce « rêve du colonialisme français » s'accordait pleinement avec la vieille ambition desshu'ubites de lutter contre toute forme d'identité arabe au sein de l'islam.

Emblématique d'un moment historique singulier, le discours développé dans l'ouvrage de Dounia Bouzar et Saïda Kada a été, par la suite, dépassé dans le sens d'un surcroit d'affirmation de « francité » de la part des « citoyens français de confession musulmane ». Ce surcroit d'affirmation de « francité » était intimement lié à un contexte de stigmatisation continuellement accrue de l'islam et des musulmans en France. Dos au mur, nombre de musulmans vivant dans l'hexagone ont accepté de faire le jeu des institutions étatiques en donnant toujours d'avantage de gages de loyauté envers la France et en renforçant continuellement l'orientation assimilationniste préalablement définie. Dans ce cadre, le discours néo-shu'ubite de rejet de l'héritage civilisationnel arabo-islamique a encore été accentué en se droitisant nettement.

Manipulations « soraliennes » du discours néo-shu'ubite

La droitisation du discours néo-shu'ubite a plusieurs origines parmi lesquelles l'islamophobie affichée par une partie des organisations – politiques, syndicales ou associatives – de gauche au nom d'une laïcité marquée par le legs colonial. Le rejet et la stigmatisation des musulmans souhaitant s'inscrire dans des perspectives alternatives par les organisations de gauche a largement bénéficié aux musulmans conservateurs (16). Ce contexte a permis à Tareq Oubrou de développer sa ligne idéologique portée sur la droite de l'échiquier politique français (17). Enfin, l'influence d'Alain Bonnet de Soral, alias Alain Soral, sur une partie significative de la sphère associative musulmane a favorisé la diffusion des idées nationalistes françaises avec les préjugés coloniaux anti-arabes qu'elles charrient. 

Aspirant au titre de « directeur de conscience » des « citoyens français de confession musulmane », Alain Soral a largement repris et utilisé le discoursnéo-shu'ubite anti-arabe en le radicalisant et en lui adjoignant les idées de la « droite des valeurs » coloniales. Toutefois, si Alain Soral a pu manipuler les idées néo-shu'ubites au profit des intérêts de son camp politique, c'est parce qu'elles étaient manipulables. Dans un article publié en décembre 2009 (18), qu'Égalité et réconciliation considère comme un « texte essentiel », Alain Soral explique sa « vision » de l'« islam français » qu'il souhaite voir fleurir dans l'hexagone. En réalité, loin d'être un article théorique de haute volée, ce modeste papier se contente de formuler les injonctions faites à l'endroit des musulmans par une partie de la « droite nationale » française. 

Dans cet article, Alain Soral explique que « le positionnement politicien de Marine Le Pen est excellent pour le FN » car la « critique de l'Islam radical, c'est la défense de la France ». Cette critique d'un « Islam radical », évidemment jamais clairement définie, passe par un dénigrement systématique de ceux qu'Alain Soral qualifie de « jeunes barbus de trois jours » et de « jeunes filles à foulard pour la frime et la drague ». De ce fait, Alain Soral se déclare favorable à ce que « les musulmanes enlèvent leur foulard dans l'espace public » comme devraient le faire, selon lui, les porteurs de kippas. En réalité derrière les « jeunes » hommes et les « jeunes » filles qu'il stigmatise, Alain Soral est apeuré par la « surenchère identitaire » de cette jeunesse qui menacerait l'identité française « éternelle ».

Selon le président d'Égalité et réconciliation, le fait qui « exaspèrerait » particulièrement les Français, c'est « l'arabisation de la France ». Cette « arabisation de la France » « est d'abord la conséquence de l'immigration, de cette immigration à marche forcée contre la volonté des peuples – de tous les peuples, Français comme Maghrébins – voulue par le mondialisme ». Contre cette « arabisation de la France » à défaut de pouvoir déislamiser les musulmans, Alain Soral propose de désarabiser l'islam en coupant les musulmans vivant dans l'hexagone de l'héritage civilisationnel arabo-islamique pour qu'ils ne demeurent plus que des « musulmans cultuels » sans identité spécifique. En cela, le discours d'Alain Soral rejoint celui des néo-shu'ubites qui, pendant des années, se sont employés à découpler l'Islam civilisationnel et l'islam cultuel. La résonance du discours d'Alain Soral au sein d'une partie significative de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone n'est pas étrangère à cette perspective commune de ces deux courants idéologiques – néo-shu'ubite et « soralien ».

Contre « l'arabisation de la France », Alain Soral s'empresse donc de rappeler « qu'Islam ne veut pas nécessairement dire arabe » et qu'il peut donc se développer en France un « islam national » non-arabe pour ne pas dire anti-arabe et anti-immigré. Ainsi, pour Alain Soral, « les nationalistes par patriotisme véritable » ont pour devoir de « donner la parole à cette nouvelle génération de Français musulmans patriotes, qui sont bien plus nombreux que les femmes en burqa ». Ces « Français musulmans patriotes », Alain Soral les somme de dire à leurs concitoyens « gaulois » qui « souffrent » de « l'arabisation de la France » : « que l'islam n'est pas une religion arabe, mais universelle » (19) « et que s'ils sont de confession musulmane, en tant que patriotes français, ils sont aussi résolument contre l'immigration, le mondialisme et l'arabisation du pays » ; « qu'ils sont plus encore [...] pour l'indépendance de la France et pour la francisation de l'Islam » (20).

Poursuivant ses injonctions anti-arabes à l'endroit des « Français musulmans patriotes », Alain Soral leur ordonne de dire « aux citoyens français de souche » : « qu'une mosquée n'a pas en France à être un monument d'importation orientale » ; « que la foi authentique ne se réduit pas à ses signes temporels et contingents et qu'ils sont donc, eux aussi, contre les minarets inutiles et autres signes ethniques dans l'espace public » ; « qu'en résumé, ils sont eux aussi contre la colonisation » de la France par l'immigration arabo-musulmane. 

Énonçant des exigences s'apparentant aux cérémonies de réédition de l'époque coloniale, le président d'Égalité et réconciliation ne s'arrête pas à ses injonctions à l'endroit des musulmans. N'étant pas musulman et n'ayant reçu aucune formation islamique, Alain Soral s'autorise à définir la norme musulmane comme le faisait l'administration coloniale en son temps (21). Ainsi, il affirme que « rien dans les cinq piliers de l'islam, rien dans [la]théologie » n'interdit « la francisation de l'Islam », bien « au contraire ». Dans ce sens, il explique qu'« il n'y a donc aucune obligation que le musulman français se présente à nous en babouches, avec coupole et minaret » (22). Cette position hostile aux « coupoles » et aux « minarets », au nom d'une « francisation de l'Islam », permet à Alain Soral de justifier auprès de son public de « Français musulmans patriotes » le résultat du référendum Suisse sur l'interdiction des minarets, initié par la « droite nationale » suisse en novembre 2009. 

Radicalement assimilationniste, le programme d'Alain Soral est un véritable appel à un « viol des consciences » des musulmans vivant dans l'hexagone dont il exige qu'ils renoncent à leur histoire et à leur identité arabo-islamique. Le seul avenir acceptable en France pour la communauté musulmane, selon le président d'Égalité et réconciliation, passe par une dépersonnalisation radicale et une francisation intégrale. Ce programme peu original n'est finalement que le redéploiement du vieux plan mis en œuvre par l'État français dans l'Algérie colonisée vis-à-vis de « ses populations indigènes ». 

Le « Français musulman patriote » : aboutissement du discours néo-shu'ubite

Lentement préparé par le discours néo-shu'ubite, certains cadres communautaires musulmans nettement orientés à droite de l'échiquier politique français ont succombé au programme « soralien » de « viol des consciences » des musulmans vivant dans l'hexagone. Aujourd'hui, ils développent et diffusent les idées d'Alain Soral au sein de la communauté musulmane en leur donnant un pseudo-cachet islamique. 

Pur produit de l'aile droite du milieu associatif musulman hexagonal et influencé par Alain Soral, Camel Bechikh pousse l'idéologie assimilationniste,néo-shu'ubite et déculturante du discours sur le « citoyen français de confession musulmane » jusqu'au bout de sa logique (23). Après plusieurs années d'engagement, le président de l'association de Fils de France souhaite être cohérent avec lui-même en défendant l'idée d'un « islam franchouille », dernier avatar du discours sur l'islam dans l'hexagone. Nullement en rupture avec les développements précédents, cet « islam franchouille » n'est que l'accouchement droitier de ce qui était en gestation depuis de nombreuses années. Pour Camel Bechikh, les musulmans vivant dans l'hexagone doivent dépasser le discours du « citoyen » français promu depuis près de trente ans pour défendre le « patriotisme français » s'enracinant dans un amour de la terre. Il est nécessaire que les musulmans développent un « rapport charnel » à un pays « vieux de 3 000 ans » comme l'avait défendu Charles Maurras en son temps puisque le fondateur de L'Action française est une référence revendiquée par Camel Bechikh (24). 

Ce « patriotisme » des « Français musulmans » repose clairement, dans le discours de Camel Bechikh, sur une discrimination claire entre le cultuel et le culturel. N'ayant strictement rien d'original, cette distinction est la pierre angulaire du discours néo-shu'ubite depuis plusieurs années. Les musulmans seraient d'un coté adeptes de l'islam au niveau cultuel et de l'autre profondément attachés à la « culture française ». Pour ce faire, selon Camel Bechikh, l'association Fils de France « insiste sur une chose » essentielle à ses yeux de « Français musulman patriote » : la séparation entre la notion d'Islam avec un « I » majuscule représentant l'Islam civilisationnel et la notion d'islam avec un « i » minuscule incarnant la religion musulmane détachée de l'espace et du temps. En tant que « Français musulman », Camel Bechikh se revendique uniquement de la « civilisation européenne et française » en séparant nettement ce qui relève de l'Islam civilisationnel de ce qui relève de l'islam spirituel désincarné. Pour lui, les musulmans vivant dans l'hexagone doivent vivre l'islam en « i » minuscule, c'est-à-dire uniquement comme spiritualité transcendante et en aucun cas comme une civilisation immanente. Cette discrimination entre l'Islam civilisationnel et l'islam spirituel doit permettre, selon Camel Bechikh, un processus positif d'« acculturation des musulmans » (25). 

Dans la perspective assimilationniste de Camel Bechikh, l'immigration historique ou plus récente est profondément dépréciée. Historiquement, pour le président de Fils de France, les premiers travailleurs immigrés maghrébins étaient des sous-prolétaires non pas en raison de la structuration raciste de la société française mais parce qu'ils ne « maitrisaient » pas les codes culturels français. Cette perception dépréciative repose sur une omission de l'histoire de l'immigration maghrébine et de ses luttes politiques (26). Toutefois, s'il dévalorise l'immigration historique, Camel Bechikh se montre nettement hostile à l'immigration dans la France actuelle. 

Par leurs références civilisationnelles non-occidentales, les immigrés récents originaires du monde arabo-musulman ont, selon Camel Bechikh, une influence négative sur la communauté musulmane vivant en France car ils contribuent à préserver son identité arabo-musulmane. Soutenant la politique étatique d'assimilation, rebaptisée « intégration » depuis Jacques Soustelle, le président de Fils de France s'oppose résolument à l'immigration notamment en raison du rôle nocif qu'elle a sur l'assimilation des « Français musulmans ». Selon Camel Bechikh, l'immigration empêche les musulmans d'intégrer pleinement la culture française. Afin de préserver la France de ces éléments allogènes intrus, il devient « vital », pour Camel Bechikh, « de stopper l'acquisition quasi systématique de la nationalité après seulement quelques années de présence sur le sol français ». Pour les enfants d'immigrés nés en France et ayant acquis la nationalité française par le « droit du sang », Camel Bechikh est ouvertement hostile à la « double nationalité » car elle constitue « un frein à l'acculturation » (27). 

Cette hostilité à l'immigration a un caractère central dans le discours du « Français musulman patriote » Camel Bechikh car elle est, avec la mondialisation, l'un des deux grands dangers qui menacent la France « plurimillénaire » dans sa souveraineté et son identité éternelle. La mondialisation ne serait pas tant une menace du fait de ses conséquences sociales destructrices qu'en raison du remplacement des bistrots « franchouilles » par des « kebabs » importés. Au-delà de ce danger « terrifiant » de la mondialisation par le « kebab », les flux migratoires incessants mettent en « péril » l'« économie du pays », le « vivre ensemble » notamment parce que ces flux ne sont plus « assimilables ». De ce fait, pour Camel Bechikh, il est maintenant nécessaire de fermer les frontières afin de pourvoir « intégrer, assimiler, acculturer » les « nouveaux français » pour qu'ils deviennent de « vrais français » (28).

La même perception d'une immigration nuisible et menaçante se retrouve dans la prose d'un autre « Français musulman patriote », Abdelaali Baghezza. Celui qui se fait appeler Albert Ali est, à l'instar de Camel Bechikh, le produit d'une synthèse de l'aile droite du milieu associatif musulman et des idées développées par Alain Soral. Pour Abdelaali Baghezza, chaque société connaît un « "optimum de diversité", un seuil d'altérité à ne pas dépasser » au-delà duquel elle risque de sombrer dans le chaos. Selon Abdelaali Baghezza, la France d'aujourd'hui a largement dépassé ce seuil puisque nous serions face à une déplorable « colonisation à l'envers, une substitution de population et de cultures dans les quartiers populaires ». Dans le cadre de cette « substitution de population », la ville « cosmopolite » de Saint-Denis serait devenue le symbole d'une « oppressante Babélisation, destructrice de cohésion » (29). 

En reprenant quasiment mot pour mot les propos d'Alain Soral, Abdelaali Baghezza ne se fait que le ventriloque du président d'Égalité et réconciliation. Comme aux plus belles heures de la colonisation, Alain Soral dispose du verbe et Abdelaali Baghezza l'emprunte. Cette attitude servile de colonisable correspond parfaitement à ce que Malek Bennabi appelait la « colonisabilité gesticulante » (30), c'est-à-dire l'incapacité à penser par soi-même d'individus qui se font « promener » au gré des aléas de la lutte idéologique. 

Plaidant en faveur de positions hostiles à l'immigration, dans la même perspective que Camel Bechikh mais de manière plus « offensive », Abdelaali Baghezza défend l'idée que les immigrés ne seraient pas seulement une menace pour la France mais aussi une menace pour l'islam en France. Selon lui, l'immigration creusera à long terme « le cimetière de l'Islam en Europe et entravera définitivement toute éclosion d'un ijtihadmusulman rénové ». Bien plus, l'immigration serait « le trou noir » de l'« appauvrissement » et de la « décomposition sectaire » (31) de l'islam dans l'hexagone. Toutes ces plaies devant s'abattre sur l'islam en France, selon l'oracle Abdelaali Baghezza, résultent essentiellement de la culture arabo-islamique des migrants que notre « Français musulman patriote » rejette viscéralement. La culture arabo-islamique et la dimension civilisationnelle de l'islam doivent être définitivement écartées pour pouvoir « acculturer » les musulmans vivant dans l'hexagone et créer un « islam de France ».

Dans leur désir de promouvoir le « patriotisme français » au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone, Camel Bechikh et Abdelaali Baghezza cherchent à réhabiliter le passé colonial de la France en adoptant les thèses classiques de l'histoire révisionniste des partisans de l'Empire colonial français. Ainsi, Camel Bechikh dénonce la perception d'une « France sans cesse coupable » notamment de son « aventure coloniale ». Peu importe que la France n'ait jamais reconnu ses crimes coloniaux, qu'elle ait voté des lois reconnaissant « le rôle positif de la présence française outre-mer » (32) ou encore que ses dirigeants défendent toujours son passé colonial (33), pour Camel Bechikh « toute une génération de nos compatriotes, de vieille souche ou nouvellement français, radote les litanies de la colonisation » (34). 

Dans une perspective similaire, Abdelaali Baghezza appelle à « réviser notre propre histoire familiale et coloniale ». A l'instar de tous les révisionnistes en matière d'histoire coloniale, Abdelaali Baghezza renvoie dos à dos la violence oppressive des colonialistes (35) et la violence libératrice des colonisés en voulant « souligner les atrocités commises par les uns » et par les autres. Dans cette perspective, comme tous les héritiers de l'« Algérie française », Abdelaali Baghezza revient uniquement sur « le sort malheureux des Harkis » et « les tortures pratiquées par les "moudjahidines" du FLN » (36). Cette façon de mettre le terme moudjahidine entre guillemets est évidemment une manière de contester ce titre aux combattants de l'indépendance algérienne et de dévaloriser encore une fois leur lutte. Il est vrai que défendre l'Algérie et au-delà la civilisation arabo-islamique les armes à la main contre l'impérialisme français ne peut être que condamnable aux yeux du « Français musulman patriote » qu'est Abdelaali Baghezza.

Sortir de l'impasse du discours néo-shu'ubite

Ces appels à la dépersonnalisation et à l'assimilation, ces orientations anti-arabes et anti-immigrés, venant de cadres communautaires musulmans doivent être compris dans le cadre des rapports de domination communautaire existants en France. Communauté paria, pour reprendre un concept de Max Weber, la communauté musulmane vit au niveau le plus bas de l'échelle communautaire à l'œuvre en France. Cette position de dominé structurel produit, comme l'avait étudié Ibn Khaldoun en son temps, une volonté de s'assimiler aux dominants – les vainqueurs – de la part des dominés – les vaincus. Au XIVème siècle, l'auteur de la Mouqaddimaécrivait : « On voit toujours la perfection (réunie) dans la personne d'un vainqueur. Celui-ci passe pour parfait, soit sous l'influence du respect qu'on lui porte, soit parce que ses inférieurs pensent, à tort, que leur défaite est due à la perfection du vainqueur. Cette erreur de jugement devient un article de foi. Le vaincu adopte alors les usages du vainqueur et s'assimile à lui : c'est de l'imitation pure et simple. [...] on observe toujours que le vaincu s'assimile au vainqueur, dont il copie les vêtements, la monte et les armes » (37). Ibn Khaldoun ajoutait : « C'est au point qu'une nation, dominée par sa voisine, fera grand déploiement d'assimilation et d'imitation » (38).

Ces rapports sociaux entre les vaincus et les vainqueurs poussent certains musulmans à « surjouer » leur rôle de « bon français », de « patriotes », afin de donner des gages de loyauté aux dominants qu'ils souhaitent imiter dans l'espoir d'une assimilation improbable. Ces gages de loyauté les poussent à rejeter toujours davantage l'héritage civilisationnel arabo-islamique, à se distancier du monde arabe et à prendre des positions hostiles envers les immigrés et les Arabes. Au-delà des conséquences politiques immédiates de ces orientations politiques et intellectuelles plus que contestables, elles auront in fine des conséquences irréversibles sur le rapport des musulmans à la spiritualité islamique que les « Français musulmans patriotes » affirment vouloir préserver. L'attaque systématique de l'héritage civilisationnel arabo-islamique, du monde arabe et des Arabes débouchera inexorablement sur une attaque de l'islam en tant que spiritualité transcendante. La critique systématique des Arabes est depuis longtemps un moyen détourné pour saper les fondements de l'islam.

Al-Jahiz nous a déjà enseigné cela au IXème siècle. A propos du lien entre les positions hostiles aux Arabes et le rejet de l'islam au temps de la première shu'ubiyya, l'auteur du Livre des animaux écrivait : « En fin de compte, la masse de ceux qui sont sceptiques à l'égard de l'islam ont été inspirés par les idées de la shu'ubiyya. Une polémique qui dure tourne au conflit. Si un homme déteste une chose, il déteste celui qui la possède, ou lui est associé. S'il déteste la langue arabe, il déteste la péninsule arabe, et s'il déteste la péninsule, il aime quiconque la déteste. Les choses ne font donc qu'empirer pour lui, jusqu'à ce qu'il renie l'islam du fait que ce sont les Arabes qui l'ont véhiculé » (39).

Dans l'histoire de la civilisation arabo-islamique les différents mouvementsshu'ubites ont systématiquement suscité des réaffirmations de l'identité arabo-islamique un temps menacée. Face à la position hégémonique du discours néo-shu'ubite quels anticorps la communauté musulmane vivant dans l'hexagone va-t-elle être capable de produire pour préserver son identité arabo-islamique ? Cette capacité à répondre à ce défi est déterminante car il en va de l'avenir même de cette communauté qui pourrait bien disparaître définitivement par un processus de dépersonnalisation et d'assimilation.

Ces anticorps seront nécessairement produits par ce que Malek Bennabi appelait « le capital historique essentiel » (40) qui permit aux peuples du Maghreb de résister au colonialisme français. Ce « capital historique », constitué par le legs civilisationnel de la culture arabo-islamique, représente l'âme sans laquelle la communauté musulmane vivant dans l'hexagone ne pourra pas écrire sa propre histoire et se retrouvera définitivement balayée par le temps. Une communauté est constituée par « la foi, la culture, la fierté du passé » et tant qu'elle « ne les a pas perdues », elle « est libre » même si elle est enchaînée (41). Cette leçon fondamentale que nous enseigne l'histoire du Maghreb contemporain, devrait retenir notre attention car la communauté musulmane ne pourra pas résister aux tempêtes qui la menacent, sans s'enraciner profondément dans son patrimoine spirituel, historique et civilisationnel.


Notes de lecture : 

(1) Cf. « Shu'ubiyya » in. Encyclopédie de l'Islam, Tome IX, Leyde, E.J Brill et Paris, Maisonneuve et Larose, 1998, pages 533-536
(2) Pluriel du mot kâtib qui désignait les écrivains, les secrétaires et les différents fonctionnaires des bureaux de l'administration sous toutes ses formes. 
(3) Cf. Hanna Sami A., Gadner George H., « Shu'ubiyya up-dated », in.Middle East Journal, N° 20, 1966, URL : http://books.google.fr/books?id=zsoUAAAAIAAJ&pg=PA80&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
(4) Cf. par exemple, Gouguenheim Sylvain, Aristote au mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne, Paris, Ed. Seuil, 2008.
(5) Cf. Bouzar Dounia Kada Saïda, L'une voilée, l'autre pas, Le témoignage de deux musulmanes françaises, Paris, Albin Michel, 2003. Sur la critique de cet ouvrage, nous renvoyons à l'article de Nadjib Achour, « Voile et assimilation : colonisabilité dans le discours des Français musulmans », 24/09/2011, URL : http://www.hoggar.org/index.php?option=com_content&view=article&id=1203:voile-et-assimilation--colonisabilite-dans-le-discours-des-francais-musulmans&catid=193:achour-nadjib&Itemid=36
(6) Ibid., page 15
(7) Ibid., page 93
(8) Achour Nadjib, « Voile et assimilation : colonisabilité dans le discours des Français musulmans », art. cit.
(9) Bouzar Dounia, Kada Saïda, L'une voilée, l'autre pas, Le témoignage de deux musulmanes françaises, op. cit., page 97
(10) Ibid., page 98
(11) Ibid., page 133
(12) Ibid., page 40 – Dans son article, Nadjib Achour souligne la relative faiblesse théorique de cette « réinterprétation » qu'il qualifie de « tourisme scripturaire ». Cf. Achour Nadjib, « Voile et assimilation : colonisabilité dans le discours des Français musulmans », art. cit.
(13) Ibid., page 133
(14) Ibid., page 92
(15) Achour Nadjib, « Voile et assimilation : colonisabilité dans le discours des Français musulmans », art. cit.
(16) La polémique autour de la participation de Tariq Ramadan au Forum Social Européen tenu en France en 2003 fut l'une des expressions de ce rejet d'une partie de ces organisations de gauche.
(17) Sur les différences théologiques et politiques entre Tariq Ramadan et Tareq Oubrou, Cf. Ternisien Xavier, « L'islam de France entre gauche et conservatisme », Le Monde, 01/03/2003, URL : http://fiqh.joueb.com/news/l-islam-de-france-entre-gauche-et-conservatisme
(18) Cf. Soral Alain, « A l'ombre du minaret en flammes », 31/12/2009, URL :http://www.egaliteetreconciliation.fr/A-l-ombre-du-minaret-en-flammes-2978.html
(19) Pour nous, il ne s'agit pas de débattre du caractère universel de l'islam mais de mettre en évidence qu'Alain Soral se permet de définir l'islam à la place des musulmans et sans maitriser le corpus des sources islamiques. De plus, il leur ordonne impérativement d'adopter la vision de l'islam qu'il a définie.
(20) Soral Alain, « A l'ombre du minaret en flammes », art. cit.
(21) Cf. Gafsia Nawel, Invention du mariage musulman : le cas tunisien, Paris, LGDJ, 2008.
(22) Soral Alain, « A l'ombre du minaret en flammes », art. cit.
(23) Nous nous appuyons essentiellement sur la présentation faite par Camel Bechikh du projet de Fils de France à l'occasion de la 29ème Rencontre annuelle des musulmans de France organisée par l'UOIF, 12/04/2012, URL: http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=XRuUJs5FPic#!
(24) Cf. Notamment son interview au journal L'Action française, 19/04/2012, URL : http://www.filsdefrance.fr/articles/redecouvrir-la-france-entretien-avec-laction-francaise/
(25) Présentation faite par Camel Bechikh du projet de Fils de France à l'occasion de la 29ème Rencontre annuelle des musulmans de France organisée par l'UOIF.
(26) Sur cette question Cf. Boubaker Ahmed, Hajjat Abdellali (dir.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales : France, 1920-2008, Paris, Ed. Amsterdam, 2008
(27) Interview au journal L'Action française, art. cit.
(28) Propos tenus par Camel Bechikh sur France-Info, 06/04/2012, URL :http://www.youtube.com/watch?v=W8-YlMQ1Cq0&feature=share
(29) Albert Ali, « J'ose Marine malgré son islamophobie », 12/03/2012, URL :http://oumma.com/11656/jose-marine-malgre-son-islamophobie
(30) Bennabi Malek, Le problème des idées dans le monde musulman, Alger, Ed. El Bay'yinate, 1990, page 125
(31) Albert Ali, « J'ose Marine malgré son islamophobie », art. cit.
(32) Cf. La loi française n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. Autre exemple, le 28 novembre 2011,  l'ancien officier putschiste pro-« Algérie française », Hélie Denoix de Saint Marc, a été fait grand croix de la Légion d'honneur par le Président de la République, Nicolas Sarkozy. Cette décoration officielle est une manière de réhabiliter l'action des partisans de l'« Algérie française ».
(33) Par exemple lors d'un discours prononcé à Caen le 9 mars 2007, Nicolas Sarkozy affirmait : « La France n'a jamais cédé à la tentation totalitaire. Elle n'a jamais exterminé un peuple. Elle n'a pas inventé la solution finale, elle n'a pas commis de crime contre l'humanité, ni de génocide. Elle a commis des fautes qui doivent être réparées, et je pense d'abord aux harkis et à tous ceux qui se sont battus pour la France et vis-à-vis desquels la France a une dette d'honneur qu'elle n'a pas réglée, je pense aux rapatriés qui n'ont eu le choix au moment de la décolonisation qu'entre la valise et le cercueil, je pense aux victimes innocentes de toutes les persécutions dont elle doit honorer la mémoire. Mais la mode de la repentance est une mode exécrable ». URL : http://www.francophonie-avenir.com/Index_MD_Sarkozy,_discours_de_Caen.htm
(34) Interview au journal L'Action française, art. cit.
(35) Rappelons seulement que la violence coloniale en Algérie fut de nature génocidaire et qu'elle ne peut en aucune manière être mise sur le même plan par sa nature, son ampleur et ses destructions que les violencesrévolutionnaires du FLN. Sur la violence génocidaire de la France, nous renvoyons à notre article, « Le passé génocidaire de la France en Algérie », URL : http://www.ism-france.org/analyses/Le-passe-genocidaire-de-la-France-en-Algerie-article-16433 
(36) Albert Ali, « J'ose Marine malgré son islamophobie », art. cit.
(37) Ibn Khaldoun, Discours sur l'Histoire universelle, al-Muqaddima, Paris, Sindbab, 1997, page 227
(38) Ibid., page 228
(39) Cf. « Shu'ubiyya » in. Encyclopédie de l'Islam, art. cit.
(40) Bennabi Malek, Mémoires d'un témoin du siècle, Alger, Ed. Samar, 2006, page 42
(41) Bennabi Malek, « Ben Badis le mystique » Révolution Africaine n°219 du 30 avril 1967 in. Mondialisme, Alger, Dar el-Hadhara, 2004, page 123
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#Posté le mardi 15 mai 2012 08:05

Modifié le mardi 15 mai 2012 21:20

Le changement socialiste a un long passé

Le changement socialiste a un long passé
Par Youssef Girard
 
‎"L'intelligence, c'est de bien retenir les expériences" L'Imam Ali

Dimanche 20 heures, le « peuple de gauche » peut enfin exulter à l'annonce des résultats de l'élection présidentielle. Partout en France, les mêmes éclats de joie, le même enthousiasme et le même espoir de changement. Après cinq années de présidence de Nicolas Sarkozy et après dix ans de pouvoir de droite, la gauche reprend en main les destinées de la France. Vingt-quatre ans après la victoire de François Mitterrand, un socialiste accède de nouveau à la magistrature suprême. Le changement c'est maintenant...
 
Ce changement a pourtant un long passé et un lourd passif qui devrait refroidir plus d'un enthousiaste exalté. Dès 1903, Jean Jaurès, le grand leader socialiste, fondateur de L'Humanité et figure historique de la gauche française, justifiait les visées coloniales françaises sur le Maroc au nom des valeurs supérieures de la civilisation française (1). Quelques années plus tard, au moment du Congrès de Tours en 1920, Léon Blum défendit l'idée qu'il ne fallait pas « confondre le mouvement de révolte des peuples opprimés avec le travail de libération prolétarienne » car cette confusion avait tendance « à fausser la lutte des classes et à déclencher la guerre des races contraire à ses principes de fraternité et à sa volonté de paix. » (2)

Dans les années 1920, contre la résistance de l'Emir Abdelkrim dans le Rif marocain, la France menait une terrible guerre coloniale au cours de laquelle les populations civiles de la région furent victimes de bombardements chimiques. A ce moment là, celui qui reste une des grandes références des socialistes français, n'hésitait pas à défendre à la Chambre des députés le devoir des « races supérieures » « d'attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation. » (3) N'étant pas uniquement un défenseur de l'impérialisme français, Léon Blum fut également un fervent partisan du projet colonial sioniste. A la demande de Haïm Weizmann, Léon Blum s'est impliqué dans la colonisation sioniste de la Palestine durant le mandat britannique.

Arrivés au pouvoir en 1936 portés par les espoirs de changement du Front populaire, Blum et les socialistes purent mettre en œuvre leurs idées en matière coloniale. Le 26 janvier 1937, le gouvernement du Front populaire fit dissoudre l'Etoile Nord Africaine qui revendiquait la libération des trois pays du Maghreb. Dans les mois qui suivirent, Messali Hadj et nombre de cadres du mouvement nationaliste algérien furent arrêtés et emprisonnés. Certains militants nationalistes, comme Areski Kehal, ne sont jamais ressortis de ces prisons coloniales.

Au sortir de la guerre 1939-1945, les socialistes poursuivirent leur politique coloniale. Au moment des massacres du 8 mai 1945 dans le Nord-Constantinois, la SFIO comptait plusieurs ministres socialistes dans le gouvernement dirigé par le général de Gaulle. Justifiant la répression impitoyable, dans les colonnes de Fraternité du 17 mai 1945, les socialistes blâmèrent les Algériens qui « avaient sali la grande heure de la Victoire des démocraties. » (4) Durant la présidence du socialiste Vincent Auriol, la Quatrième République mena une terrible guerre coloniale en Indochine et un massacre de masse à Madagascar avec la bénédiction des socialistes qui participaient au gouvernement. En Algérie, le socialiste Edmond Naegelen mena la répression, notamment par le trucage systématique des élections.

En dehors de l'Empire français, les socialistes se manifestèrent par le soutien total qu'ils accordèrent au projet colonial sioniste. Le 29 novembre 1947, la France vota en faveur du partage de la Palestine et de la création de l'entité sioniste aux Nations Unies. Après la proclamation de la création de l'Etat d'« Israël », le 15 mai 1948, l'organe de la SFIO, Le Populaire, saluait le gouvernement sioniste dirigé par leurs camarades de l'Internationale Socialiste : « Ce nouvel Etat, nous lui souhaitons bonne chance. Car nous savons qu'il est essentiellement démocratique et que le socialisme y a implanté des racines solides. » (5)

Reprenant les rênes du pouvoir le 1ier févier 1956, le gouvernement dirigé par le socialiste Guy Mollet fit voter les « pouvoirs spéciaux », c'est-à-dire la torture généralisée, le 12 mars 1956, pour mater la Révolution algérienne. Le garde des Sceaux du gouvernement Mollet, François Mitterrand avait opté en faveur de la répression dès novembre 1954 alors qu'il était, à l'époque, ministre de l'Intérieur de Pierre Mendès France. A la tête du ministère de la justice, Mitterrand se montra favorable à la décapitation des militants du FLN condamnés à mort.

A la même période, le gouvernement dirigé par les socialistes fomenta, avec ses alliés sionistes et britanniques, l'agression tripartite lancée contre l'Egypte nassérienne en octobre-novembre 1956 pour prendre le contrôle du canal de Suez. C'était l'occasion pour les socialistes français de renverser un gouvernement arabe indépendant qui soutenait activement le FLN. Cette politique, qui concordait avec celle de l'entité sioniste, consistait à abattre le seul Etat arabe menaçant l'hégémonie occidentale dans le monde arabe.

Après un long intermède, les socialistes revinrent au pouvoir en 1981 suite à la victoire de François Mitterrand à l'élection présidentielle. Parmi ses « 110 propositions pour la France », Mitterrand affirmait vouloir supprimer « les discriminations frappant les travailleurs immigrés », assurer « l'égalité des droits des travailleurs immigrés avec les nationaux », donner le « droit de vote aux élections municipales après cinq ans de présence sur le territoire français. » (6) Plus de trente ans après, nous savons parfaitement ce qu'il en est de ces promesses n'engageant que ceux qui y croient.

En opposition à toutes ces belles déclarations ornementales, contre les travailleurs immigrés luttant pour faire valoir leurs droits, le Premier ministre socialiste Pierre Mauroy agita des arguments racistes et islamophobes. Lors d'une grève chez Renault en 1983, il déclara : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés [...] agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises. » Contre les héritiers de l'immigration postcoloniale qui revendiquèrent une égalité réelle au cours de la marche pour l'égalité et contre le racisme en 1983, les socialistes créèrent SOS Racisme. Avec le soutien des réseaux trotskistes (LCR) et sionistes (UEJF) de Julien Dray, l'association à la « petite main jaune » eut pour mission essentielle de noyer dans un antiracisme folklorique les velléités autonomistes des marcheurs. 

Sur la scène internationale, les socialistes poursuivirent leur politique impérialiste et pro-sioniste. En 1991, la France gouvernée par les socialistes entra en guerre contre l'Irak pour démanteler ce pays arabe, mettre la main sur ses richesses et ainsi protéger l'entité sioniste.

Cette politique colonialiste des socialistes français, Amar Imache l'avait comprise dès les années 1930. Dans L'Algérie au carrefour, opuscule paru en 1937, le militant nationaliste algérien écrivait que la politique coloniale du Front populaire était « dans l'ordre et la logique, car c'est toujours la bourgeoisie impérialiste qui gouverne, elle s'appelle la gauche ou la droite. » (7) Contre tous les enthousiastes exaltés par l'arrivée du « changement maintenant », les propos d'Amar Imache nous ramènent à la réalité séculaire du socialisme colonial français.


(1) Jean Jaurès, Chambre des députés, 20 novembre 1903.
(2) Girardet Raoul, L'idée coloniale en France de 1871-1962, Paris, Ed. Hachette, 2005, page 214.
(3) Léon Blum, Chambre des députés, 9 juillet 1925.
(4) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1939-1951, Paris, Ed. Paris-méditerranée, 2003, page 667
(5) Dalloz Jacques, La création de l'Etat d'Israël, Paris, La Documentation française, 1993
(6) Voir les propositions 79 à 81 in. « 110 propositions pour la France », URL : http://www.lours.org/default.asp?pid=307
(7) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1919-1939, op.cit., page 449
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#Posté le lundi 07 mai 2012 09:32

Modifié le lundi 07 mai 2012 09:46

La formation de l'identité arabe

La formation de l'identité arabe
Par Mohammed Abed al-Jabri
Né en 1935 à Figuig au Maroc et mort en 2010 à Casablanca, Mohammed Abed al-Jabri est un philosophe spécialiste de la pensée arabo-musulmane, depuis ses origines à nos jours. Il est l'auteur de nombreux ouvrages en langue arabe.
 
Lorsque nous parlons de la oumma arabe telle qu'elle est perçue dans la conscience des peuples du monde arabe, nous parlons de l'entité qui vit le jour et qui se développa avec l'Islam et son expansion. Cette entité commença à prendre une forme « constitutionnelle » avec la Constitution de Médine ou la Charte de Médine. Il s'agissait d'une sorte de pacte « national » conclu avec les habitants de Yathrib (1), Arabes et Juifs, par le Prophète Mohammed (BSDL) après son émigration dans cette ville. Ce pacte était effectivement « national » dans le sens où il affirmait dans l'un de ses articles que les Mouhâjiroûn (2), les Ansârs (3) et les Juifs formaient tous ensemble « une seule oumma » solidaire contre tout ennemi extérieur. Cela représentait une forme « d'unité nationale » entre tous les habitants de Médine : les Mouhâjiroûn originaires de la Mecque ; les Ansârs (les tribus des Aws et des Khazraj) ; et les Juifs.
 
Dans le contexte de cette « unité nationale » ou de cette « identité collective », le pacte protégea toutes les tribus médinoises, quelles fussent juives ou arabes, et les Mecquois immigrés. Le pacte veilla également à conserver les coutumes existantes notamment concernant les questions politiques qui prenaient en compte les habitudes de la société bédouine de l'époque ; par exemple sur la question des meurtres, qu'ils fussent prémédités ou non. Le pacte installa une sorte de trêve sociale dans l'opposition existante entre les « identités particulières » à chaque groupe. Il ouvrit la porte à une fraternité et à une entraide dans le contexte de constitution d'une identité plus large. Cela se constitua bien avant que lasharia mohammadienne ne soit totalement parachevée. Cette entité collective commença à s'élargir grâce aux expéditions du Prophète (BSDL). Elle englobait pratiquement l'ensemble de la péninsule arabique. Après la mort du Prophète (BSDL), les califes bien guidés (4) poursuivirent la formation de l'État islamique qui était en même temps l'État des Arabes. L'identité arabe était manifeste dans la structure de cet État à l'époque des Omeyyades (661-750). Cette identité arabe apparait clairement dans les livres d'histoire et de littérature arabes.

La dynastie omeyyade était une dynastie arabe. Le pouvoir politique était réparti entre les différentes tribus arabes qui étaient les seules à gouverner. Les peuples convertis à l'islam étaient plus ou moins éloignés de l'exercice du pouvoir politique. En réalité, l'accaparement du pouvoir par les Banoû Omeyya était le résultat inéluctable d'une série de développements dont furent témoins la société mecquoise avant l'arrivée de l'Islam et la société islamique à l'époque du Prophète (BSDL) et des califes bien guidés.

Avant l'apparition de l'Islam, les tribus des Banoû Omeyya et des Banoû Makhzoûm constituaient une force d'influence financière et militaire à la Mecque. Au début de sa prédication, les hommes les plus hostiles au Prophète (BSDL) furent les notables de Qoraysh et plus précisément les leaders des Banoû Omeyya et des Banoû Makhzoûm. Lorsque le Prophète (BSDL) émigra à Médine et qu'il entra en conflit avec les Qorayshites, la bataille de Badr fut un tournant historique dans ce conflit. Les Banoû Makhzoûm furent terrassés. La majeure partie de leurs leaders furent tués. L'alliance existante entre eux et les Banoû Omeyya fut dissous. Les Banoû Makhzoûm furent écartés du pouvoir. Habile négociateur, Aboû Sofiane prit la direction de Qoraysh afin de mettre fin au conflit opposant la tribu à la prédication mohammadienne. La Mecque fut ainsi conquise de manière pacifique : « Quiconque entre dans la mosquée [de la Mecque] est en sécurité et quiconque entre dans la maison d'Aboû Sofiane l'est aussi ».

En exposant ces détails, nous souhaitons mettre en avant le fait que l'entrée des Banoû Omeyya dans l'islam fut presque collective, dans un contexte de négociations. Afin de soutenir cet islam « négocié », le Prophète (BSDL) s'était comporté avec Aboû Sofiane et les siens de manière à « attendrir leurs cœurs ». Il (BSDL) fut plus généreux avec eux dans le partage des butins, ce qui irrita nombre d'Ansârs. Le Prophète (BSDL) avait alors expliqué aux Ansârs qu'il ne se comportait pas ainsi par préférence mais plutôt pour encourager l'islam de ces nouveaux musulmans. Ajoutons à cela que le Prophète (BSDL) avait épousé la fille d'Aboû Sofiane avant la conversion de ce dernier. De même, il (BSDL) choisit Mu'âwiya comme scribe et d'autres hommes parmi les personnalités des Banoû Omeyya pour exercer des responsabilités de premier plan. La position des Banoû Omeyya ne changea pas sous le califat d'Aboû Bakr as-Siddiq, d'Omar ibn al-Khattâb et d'Othmân ibn Affân. Bien au contraire, leur influence augmenta notamment dans le Bilâd as-Shâm (4) et en Égypte qu'ils gouvernaient. Cette influence résultait d'une situation politique particulière caractérisée par une hégémonie des Banoû Omeyya dans le Bilâd as-Shâm. L'impact de cette influence apparut clairement et de manière palpable dans le conflit opposant Alî ibn Abî Tâlib à Mu'âwiya ibn Aboû Sofiane. En réalité, la position sociale des Banoû Omeyya dans l'islam demeura la même que lors de la période préislamique. Comme l'avait affirmé al-Maqrizi dans son expression célèbre, les Banoû Omeyya « aiguisèrent leurs crocs », durant l'époque du Prophète (BSDL) et celle des califes bien guidés.

La dynastie omeyyade du point de vue de l'évolution sociale, politique et historique était une dynastie composée de peuples Arabes qui entrèrent dans l'islam et qui se conduisirent en héros au cours des conquêtes s'étant déroulées à leur époque. Sous la dynastie omeyyade, l'identité de l'État islamique prit un caractère étroitement  arabe ; c'est-à-dire une dynastie bâtie autour de la plus grande tribu arabe de l'époque.

La dynastie abbasside (750-1258) a essayé d'être une dynastie ouverte à « tous ». Elle partagea l'autorité politique entre les différents groupes composants la société : le calife était arabe ; les commandants des armées étaient arabes ou sous le commandement d'un vicaire arabe ; les soldats, les scribes et les autres membres de la cour étaient des mawâlî (6) d'abord perses ou originaires du Khorasan (7) puis turcs. Deux identités principales surgirent des frictions entre tous ces groupes représentant la dynastie abbasside. La première s'est exprimée anthropologiquement : il s'agissait du mouvement de la shu'ubiyya (8). La seconde était une expression religieuse : c'est ce que les orientalistes nommèrent « le retour au sunnisme » à l'époque du calife al-Moutawakkil (9).

Peu de temps après son installation, la dynastie abbasside – plus précisément à l'époque du calife Hâroun ar-Rashîd (786-809) – se transforma en ce qui ressemblait à une sorte d'Empire. Comme c'est généralement le cas dans tous les empires, l'identité collective, sur laquelle s'établit l'état national, laissa place aux identités particulières qui selon les circonstances, entrèrent en conflit ou vécurent en harmonie les unes avec les autres. Dans ce contexte, « le Moi arabo-islamique » commença à se déterminer en interaction avec « l'Autre, l'étranger », ennemi des Arabes et des musulmans, principalement l'Empire byzantin. Cet empire fut démantelé par les expéditions menées par la dynastie abbasside. Cela mit fin à la distinction entre « Arabes » et « musulmans ». Lors des controverses ayant eu lieu au cours des batailles littéraires et idéologiques contre la shu'ubiyya, le sentiment partagé par tous faisait ressortir que ce mouvement visait essentiellement au démantèlement de l'autorité des Arabes et à l'éradication de l'islam. En d'autres termes, ceux qui attaquèrent les Arabes et les musulmans attaquèrent les porteurs d'une religion qui permit la construction d'un Empire sur les décombres de l'Empire byzantin. L'offensive anti-arabo-islamique était menée par des Hommes se réclamant de l'héritage de cet Empire.

La situation demeura la même durant toute la période abbasside : l'Arabe était le musulman et le musulman était l'Arabe. L'identité ne se déterminait pas selon l'origine mais civilisationnellement par l'appartenance à une culture arabo-islamique ; politiquement, socialement et religieusement par l'appartenance à l'une des identités particulières quelle soit raciale, doctrinale, religieuse ou de classe.

Notes de lecture :
(1) Note de la traductrice : Ancien nom de Médine.
(2) NTD : Les Mouhâjiroun étaient les Mecquois musulmans qui avaient quitté leur cité pour s'installer à Médine afin d'éviter les persécutions des Qorayshites polythéistes.
(3) NTD : Les Ansârs étaient les Médinois partisans du Prophète Mohammed (BSDL).
(4) NTD : Dans la tradition sunnite, cette expression désigne les quatre premiers califes ayant succédé au Prophète (BSDL) : Aboû Bakr as-Siddiq (632-634) ; Omar ibn al-Khattâb (634-644) ; Othmân ibn Affân (644-656) ; Alî ibn Abî Tâlib (656-661).
(5) NTD : Territoire correspondant aux actuels Syrie, Liban, Palestine et Jordanie. 
(6) NTD : Les mawâlî étaient les non arabes nouvellement convertis à l'islam.
(7) NTD : L'ancienne province perse du Khorasan englobait des territoires aujourd'hui situés en Iran, Afghanistan, Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan
(8) NTD : Le mouvement de la shu'ubiyya fut une réaction anti-arabe qui se développa à partir du VIIIème siècle de l'ère chrétienne et qui atteint son apogée au IXème siècle en Mésopotamie. Une nouvelle shu'ubiyya apparut en Andalousie au 11ème siècle.
(9) NTD : En 849 le calife al-Moutawakkil proclama son adhésion au dogme du Coran incréé. Ainsi, il mettait fin au règne du mou'tazilisme établi comme doctrine d'État par le calife a-Ma'mun en 827.



Source : http://www.aljabriabed.net/identite_arabeformation.ht 
Traduction : Souad Khaldi
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#Posté le jeudi 03 mai 2012 04:30

1.2 Mr Youssef Girard - Critique de la posture apologetique chez Malek Bennabi

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#Posté le jeudi 19 avril 2012 00:53

Mohammad Abduh, pionnier de la réforme à l'époque contemporaine

Mohammad Abduh, pionnier de la réforme à l'époque contemporaine
Par Samîr Halabî
 
Mohammad Abduh (1) est considéré comme l'un des principaux pionniers du renouveau de la jurisprudence islamique (fiqh) de l'époque contemporaine, l'un des partisans de la réforme (islâh) et l'un des grands-hommes de lanahda (2) arabo-islamique contemporaine. Grâce à son savoir, à ses connaissances et à son ijtihâd (3), il contribua à libérer l'esprit arabe de la sclérose dans laquelle il se trouvait enfermé depuis plusieurs siècles. Il sensibilisa la nation à la nécessité de la libération, de la résurrection du nationalisme et au renouveau de l'ijtihâd juridique afin d'accompagner les développements rapides qui advinrent au niveau des sciences mais aussi au niveau de la société dans différents domaines : politique, économique et culturel.


Mohammad Abduh, pionnier de la réforme à l’époque contemporaine
 
A la mosquée Ahmadite

L'imam Mohammad Abduh est né en 1849 d'un père d'origine turkmène et d'une mère égyptienne appartenant à la tribu arabe des « Banoû Adî ». Il grandit dans un petit village de la campagne égyptienne appelé Mahallat Nasr, dans la province d'al-Bouhayra.

Son père l'envoya, comme il le fit avec les autres garçons de la famille, aukouttâb (4) où il reçut ses premières leçons du cheikh du village. Lorsqu'il grandit, son père l'envoya à Tanta – en raison de sa proximité avec son village – à la mosquée Ahmadite d'as-Sayyid al-Badawî afin d'y apprendre à psalmodier le Coran, après l'avoir mémorisé, d'étudier le fiqh et la langue arabe.

Mohammad Abduh avait approximativement quinze ans à cette époque. Il fréquenta la mosquée Ahmadite environ un an et demi jusqu'à ce qu'il ne puisse plus se conformer au système scolaire stérile de l'époque. L'enseignement était basé sur des textes et des commentaires dépourvus de toute codification. Ils manquaient de clarté dans leur présentation. Mohammad Abduh décida d'abandonner ses études et de se tourner vers l'agriculture. Son père insista pour qu'il poursuive ses études. Comprenant que son père était déterminé, Mohammad Abduh s'enfuit dans un village voisin où vivaient certains oncles de son père.

Avec le cheikh Darwîsh Khidr

Dans ce village, il rencontra le cheikh soufi Darwîsh Khidr qui était l'oncle de son père. Ce fut le personnage qui eut la plus grande influence sur le cours de sa vie, provoquant un véritable bouleversement en lui.

Le cheikh Darwîsh était influencé par les enseignements de la confrérie Sanoussiyya (5) qui partageait le point de vue du wahhabisme au sujet de l'appel au retour à l'islam pur dans sa simplicité première, purifié des innovations et des superstitions.

Le cheikh Darwîsh réussit à lui redonner confiance après lui avoir expliqué, de façon simple, ce qu'il n'avait pas compris des textes anciens difficilement compréhensibles, en y ôtant leur complexité.

Mohammad Abduh retourna à la mosquée Ahmadite. Il avait acquis une certaine confiance et comprenait mieux l'enseignement qui lui était dispensé. Il devint le cheikh et le professeur de ses camarades auxquels ils expliquaient, avant la venue du professeur, ce qui était confus pour eux. Après avoir repris confiance en lui, il fut en mesure d'avancer avec assurance dans la voie de la science et de la connaissance. 

A l'université al-Azhar

Mohammad Abduh intégra l'université d'al-Azhar en 1865. En Égypte, al-Azhar était alors le summum en matière d'enseignement et l'objectif de chaque élève. Il étudia le fiqh, le hadîth, le tafsîr (interprétation du Coran), la langue arabe, la grammaire, la rhétorique et les autres sciences juridiques et linguistiques.

A cette époque, l'université d'al-Azhar ne proposait pas l'enseignement d'autres disciplines. Il n'y avait pas d'histoire, de géographie, de sciences naturelles, de chimie, de mathématiques ou toutes autres sciences appelées, à l'époque, « les sciences des gens du bas monde ».

A ce moment là, les études à al-Azhar souffraient de beaucoup de retard et avaient tendance à stagner. Les sciences s'arrêtaient à l'apparence des choses sans en atteindre leur essence. Les études portaient sur les textes, les annotations et les commentaires de premier niveau.

Mohammad Abduh étudia douze ans dans l'université islamique du Caire jusqu'à ce qu'il ait obtenu le diplôme d'al-âlimiyya en 1877.

Les hommes ayant influencé la vie de l'imam

Mohammad Abduh fut influencé par de nombreux hommes qui marquèrent et enrichirent sa vie. Le premier d'entre eux fut le cheikh Darwîsh que Mohammad Abduh retrouvait tous les ans durant ses congés. Le cheikh Darwîsh le prit sous sa coupe spirituellement, pédagogiquement et sentimentalement. Il l'initia au soufisme pur qu'il professait. Il le motivait et l'encourageait à communiquer avec les gens, à interagir avec la société, à inviter les gens à parler, à les conseiller et à les exhorter.

Le cheikh Darwîsh l'aida à dépasser les limites des sciences qu'il étudiait à al-Azhar. Il l'éveilla à la question du nécessaire apprentissage de toutes les sciences même celles qu'al-Azhar refusait et interdisait.

Le deuxième personnage qui influença fortement sa vie fut Hassan at-Tawîl. Celui-ci eut un impact déterminant quant à son orientation vers les sciences modernes. Hassan at-Tawîl possédait des connaissances en mathématiques et en philosophie. Connu pour son franc-parler, Hassan at-Tawîl était engagé politiquement.

Les cours de Hassan at-Tawîl agitèrent l'esprit et les pensées de Mohammad Abduh. Ils le poussèrent à approfondir ses connaissances. Cependant, ce fut auprès de Jamal ad-dîn al-Afghânî qu'il trouva ce qu'il recherchait.

Amitié et harmonie entre al-Afghânî et l'imam Abduh

Jamal ad-dîn al-Afghânî débordait d'intelligence, de dynamisme et de zèle. Il était perpétuellement dans l'action, la réflexion et la critique. Il était impliqué dans de nombreuses révolutions et manifestations d'étudiants. Il se consacrait entièrement à un objectif élevé et noble qui était le réveil de la nation islamique de son inertie afin de la sortir de ses erreurs et de sa faiblesse. Il s'employa à éclairer les gens sur leurs droits par l'illumination les esprits de leurs enfants.

Jamal ad-dîn Al-Afghânî trouva en Mohammad Abduh l'intelligence, la bonne volonté, une grande vigueur et l'enthousiasme dans l'appel à la réforme. Quant à Mohammad Abduh, il voyait en Jamal ad-dîn al-Afghânî la vie d'ici-bas qui lui avait été cachée à al-Azhar. Les deux hommes devinrent inséparables. Une amitié pure se créa entre eux. Une harmonie et un équilibre qui se basaient sur un amour fraternel réciproque, le respect et l'estime mutuel, régnaient entre eux.

L'imam professeur

Lorsque Mohammad Abduh obtint son diplôme d'al-âlimiyya de l'université al-Azhar, il se lança dans une lutte en faveur de la science et de l'instruction. Il ne se contenta pas d'enseigner à al-Azhar mais dispensa aussi son savoir à l'École Dâr al-ouloûm (la Maison des Sciences) et à l'École des langues.

Il enseignait à al-Azhar la logique, la philosophie et le tawhîd (6). A l'École Dâr al-ouloûm, il dispensait des cours sur la Mouqaddima d'Ibn Khaldûn (7) et composa un livre de sociologie et d'urbanisme.

Il collabora à de nombreux journaux. Il écrivit dans al-Ahrâm (Les Pyramides) des articles sur la réforme morale et sociale. Il écrivit, entre autres, un article sur « l'écriture et la plume », un autre sur « le gérant humain et le gérant rationnel et spirituel » et un troisième sur « les sciences rationnelles et l'appel aux sciences modernes ».
 
La méthode réformiste de l'imam

Lorsque le Khédive Tawfîq accéda au pouvoir en 1879, Riyâd Pâshâ devint Premier Ministre et s'orienta vers la réforme du Journal Officiel al-waqâ'i al-misriyya (Les événements égyptiens). Il choisit le cheikh Mohammad Abduh pour mener à bien ce projet. Celui-ci s'entoura de Saad Zaghloûl, d'Ibrâhîm al-Halbâwî, du cheikh Mohammad Khalîl et de bien d'autres pour réaliser ce projet. En plus des informations officielles, il créa dans al-waqâ'i al-misriyyaune rubrique non officielle dans laquelle étaient rédigés des articles réformistes, littéraires et sociaux. Mohammad Abduh en était le rédacteur en chef. Il occupa cette fonction pendant environ un an et demi au cours desquels il fit du journal une tribune pour l'appel à la réforme.

Il y avait à cette époque deux forts courants qui se disputaient le mouvement de réforme en Égypte : 

- Le premier était celui des conservateurs qui pensaient que la vraie réforme pour le peuple égyptien devait se faire par la diffusion d'un enseignement adéquat au sein de la population. Il prônait un changement progressif vers un État parlementaire. Mohammad Abduh et le leader Saad Zaghloûl (8) représentaient cette tendance.

- Le second, auquel Adîb Ishâq appartenait, appelait à la liberté individuelle et politique à l'instar de celle existante dans les pays européens. Le noyau de ce groupe était constitué par des intellectuels qui, ayant étudié en Europe, avaient été influencés par la liberté qui y régnait. Ils admiraient le système occidental qu'ils voulaient imiter. Les membres de ce courant estimaient que Mohammad Abduh et ses compagnons avaient une attitude passéiste. Ils refusaient l'idée, suivie par le premier courant, selon laquelle la réforme devait se faire progressivement pour qu'elle puisse s'établir, et qu'elle ne devait pas être brusque et éphémère.

L'imam et la révolution urabite

En 1882, lorsque la révolution urabite (9) débuta, de nombreux citoyens égyptiens la rejoignirent, parmi lesquels nombre de personnes influentes et de savants d'al-Azhar. Les différentes classes sociales du peuple se mobilisèrent. Les revendications des soldats de l'armée se mêlèrent à celles du peuple, des notables et des savants. La presse alluma la flamme de larévolution et aviva la colère populaire. Abdallâh an-Nadîm (10) était l'orateur le plus ardent de la Révolution.

Bien qu'il ne fût pas le plus favorable à un changement révolutionnaire rapide, Mohammad Abduh rejoignit les partisans de la révolution et devint l'un de ses dirigeants et de ses leaders. Il fut arrêté et emprisonné pendant trois mois, puis il fut condamné à l'exil pour une durée de trois ans.

Entre Beyrouth et Paris

En 1883, Mohammad Abduh s'exila à Beyrouth où il résida environ un an. Son maître Jamal ad-dîn al-Afghânî, en exil à Paris, l'invita à le rejoindre. Mohammad Abduh répondit à son invitation et ils collaborèrent à l'édition de la revue al-ourwa al-wouthqâ (Le lien indissoluble). La revue était publiée dans une petite chambre parisienne qui était le siège de la rédaction et le lieu de rendez-vous de ses partisans.

Cette revue, qui attisait la peur des Anglais et provoquait l'appréhension des Français, ne tarda pas à gêner les premiers. L'imam Mohammad Abduh, son professeur et un petit nombre de partisans supportaient seuls la charge de l'édition de la revue et s'occupaient de sa diffusion dans le monde islamique. A cette époque, les articles de l'imam se distinguaient par leur force et par l'appel à la résistance à la colonisation et à la libération de l'occupation étrangère par tous les moyens. Les Anglais réussirent à étouffer la voix d'al-ourwa al-wouthqâ qui troublait leur sommeil et qui gênait leurs oreilles. Elle disparut après la publication de dix-huit numéros en huit mois.

En 1885, Mohammad Abduh retourna à Beyrouth après que tout se fut effondré autour de lui : la révolution urabite échoua, la revue al-ourwa al-wouthqâ fut interdite et il s'éloigna de son maître qui partit en Perse.

Mohammad Abduh devait occuper son temps en écrivant et en enseignant. Il commenta Nahj al-balâgha (11) et les maqâmât de Badî az-Zamân al-Hamadhânî (12). Il commença à enseigner le tafsîr du Coran dans quelques mosquées de Beyrouth. Par la suite, il fut invité à enseigner à l'école sultanienne de Beyrouth (al-madrasa as-soultâniyya). Il travailla à son redressement et à la réforme de ses programmes. Il y enseigna le tawhîd, la logique, la rhétorique, l'histoire et le fiqh. Il écrivit dans le journal thamarât al-founoûn de nombreux articles qui ressemblaient à ceux d'al-waqâ'i al-misriyya.

Bien qu'il fût condamné à trois ans d'exil, il passa six ans hors d'Égypte. Il ne pouvait pas retourner en Égypte après sa participation à la révolution de 1882 contre le Khédive Tawfîq à la suite de laquelle il fut accusé de trahison et de collaboration avec l'ennemi. Après de nombreuses tentatives d'intercession de responsables politiques et de leaders dont Saad Zaghloûl, la princesse Nâzlî et Moukhtâr Pâshâ, une amnistie fut prononcée en sa faveur en 1889. Il lui était maintenant permis de rentrer sur la terre d'Égypte.

Le retour en Égypte

A ce moment, tout était entre les mains des Anglais. Le principal objectif de cheikh Mohammad Abduh était la réforme du dogme islamique (aqîda) et des institutions islamiques tels al-Azhar, les awqâf (13) et les tribunaux religieux. Il prit la décision de se réconcilier avec le Khédive afin de mettre en œuvre son programme réformateur. Dans ce cadre, il choisit de s'appuyer sur les Anglais si cela s'avérait nécessaire à la mise en œuvre de son programme. A son retour, il élabora un rapport sur les réformes qu'il jugeait nécessaires pour le relèvement de l'enseignement. Il le soumit à Lord Cromer (14) qui était incontestablement le véritable gouverneur de l'Égypte.

Cheikh Mohammad Abduh espérait devenir l'administrateur de Dâr al-oulûmou du moins un de ses professeurs. Le Khédive et les Anglais avaient un tout autre avis : il fut nommé juge civil au tribunal de Banahâ, puis à az-Zaqâzîq et à Âbidîn. Il fut ensuite nommé magistrat à la cour d'appel en 1895.

Il commença à apprendre le français alors qu'il était à Âbidîn et qu'il avait atteint la quarantaine. Il finit par maîtriser la langue et consulta les lois françaises et leurs commentaires. Il traduisit, du français à l'arabe, un livre sur l'éducation.

L'imam muftî

Lorsque le Khédive Tawfîq décéda en 1892 (1310 H.), le Khédive Abbâs lui succéda. Ce dernier étant désireux de s'opposer à l'occupation, Mohammad Abduh chercha à raffermir ses liens avec lui. Il réussit à le convaincre de l'intérêt de son plan de réforme reposant sur la refonte d'al-Azhar, des awqâfet des tribunaux religieux. La décision fut prise de former un Conseil d'administration d'al-Azhar dirigé par le cheikh Hassoûna al-Nawâwî. Le cheikh Mohammad Abduh en était membre. L'occasion lui fut donnée de réaliser son rêve de réformer al-Azhar ; rêve qui l'habitait depuis qu'il foula pour la première fois la cour de l'université islamique.

En 1899, il fut nommé muftî d'Égypte. Sa relation avec le Khédive Abbâs fut marquée par une prise de distance qui augmenta au fil des jours notamment lorsqu'il s'opposa à ce que voulait faire le Khédive : échanger une terre desawqâf contre une des siennes. Pour se faire, le Khédive devait, selon Mohammad Abduh, payer au waqf la somme de vingt mille livres de compensation.

La campagne acharnée contre l'imam

Les rapports entre les deux hommes se changèrent en animosité clairement déclarée de la part du Khédive à tel point que furent manigancés des complots et des intrigues contre l'imam. La presse lança une attaque cinglante visant à l'outrager et à le blesser. Ses contradicteurs se lancèrent dans une campagne faite de méthodes basses et vulgaires pour le blesser et nuire à son image auprès du peuple. Il fut contraint de démissionner d'al-Azhar en 1905. Par la suite, il tomba malade. Il était atteint d'un cancer qui s'intensifia. Il mourut à Alexandrie le 11 Juillet 1905 à l'âge de cinquante six ans.


Notes de lecture :
(1) Note de la traductrice (NTD): Pour plus de précisions sur la pensée de Mohammad Abduh, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : Souad Khaldi, L'ijtihad dans la pensée de Mohammad Abduh, Paris, Bayane Éditions, 2012.
(2) (NTD): Mouvement de renaissance qui débuta au XIXème dans le monde arabo-islamique.
(3) NTD : Ijtihâd signifie littéralement « faire des efforts ». Dans le droit islamique, il s'agit d'un effort effectué soit pour extraire une loi ou une prescription de sources scripturaires peu explicites, soit pour formuler un avis juridique circonstancié en l'absence de texte de référence. Définition donnée par Tariq Ramadan : http://www.tariqramadan.com/GLOSSAIRE-LEXIQUES,307.html
(4) NTD : École coranique
(5) NTD : Mouvement réformateur créé à la Mecque en 1837 par Mohammad ibn Alî as-Sanûsî. « La Sanusiyya fut un mouvement réformiste dans le cadre socio-religieux de l'époque. Elle prêchait un retour de l'orthodoxie musulmane, retour de nature à purifier la religion des innovations qui avaient masquées son vrai visage » in Mustapha Alameddin, La pensée réformiste musulmane en Égypte, Syrie et Liban 1883-1935, Paris, Université de Paris-Sorbonne IV, 1978, page 20.
(6) NTD : Science de l'Unicité Divine
(7) Cf. Ibn Khaldûn, Discours sur l'Histoire universelle, Al-Muqaddima, Trad. Vincent Monteil, Paris, Sinbad, 1997
(8) NTD : Saad Zaghloûl (1859-1927) était un homme politique. Il devint premier ministre en 1924 (du 26 janvier au 24 novembre) après avoir dirigé le parti du Wafd. Il lutta pour l'indépendance de son pays.
(9) NTD : Au début des années 1880, alors que la présence anglaise pesait de plus en plus sur la société égyptienne, un mouvement de protestations fut déclenché par des officiers nationalistes menés par Ahmed Urabî Pâshâ.
(10) NTD: Abdallâh an-Nadîm (Alexandrie 1843 - Istanbul 1896). Journaliste et poète égyptien. Il suivit ses études religieuses à Alexandrie où il créa en 1879 la Société de Bienfaisance Islamique. Après avoir participé à larévolution urabite, il parvint à échapper aux autorités pendant neuf ans. Il fut arrêté en 1891, exilé à Jaffa puis gracié en 1892. Il fut invité par le Sultan à Istanbul où il se lia d'amitié avec Jamâl ad-dîn al-Afghânî, et où il mourut. Il participa aux débuts du théâtre arabe en écrivant deux pièces en dialecte dont l'une resta célèbre en raison de sa teinte nationaliste (La Patrie).
(11) NTD : La voie de l'éloquence de l'imam Alî qui est considéré comme le maître de l'éloquence arabe. Nombre de ses citations, sermons et réflexions ont été réunis dans cet ouvrage.
(12) NTD : Les maqâmât sont traduites en français par « séances » pour désigner un genre littéraire. Il s'agit de petits récits courts, en prose rimée, qui mettent en scène deux personnages principaux : le narrateur et le héros qui est un voleur rusé. Les maqâmât ont été créées par Badî az-Zamân al-Hamadhânî au XXème siècle. 
(13) NTD : Waqf (pluriel : awqâf) : fondation pieuse
(14) NTD : Lord Cromer était le représentant du trône britannique en Égypte entre 1883 et 1907.
 
Source : http://www.4shared.com/office/gc0Q_7Q4/______.html
Traduction : Souad Khaldi
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#Posté le vendredi 06 avril 2012 09:40

Modifié le vendredi 06 avril 2012 10:02

L'ijtihad dans la pensée de Mohammad 'Abduh

L'IJTIHĀD  DANS LA PENSÉE DE
 MOḤAMMAD ʿABDUH
Souad KHALDI

L’ijtihad dans la pensée de Mohammad 'Abduh







« J'élevais surtout ma voix pour réaliser deux grandes tâches : la première consistait à libérer l'esprit des chaînes du taqlīd ; à comprendre la religion comme la comprenaient les premiers musulmans, avant que les dissensions n'eussent surgi entre eux ; à remonter à ses sources premières ; à la présenter comme une balance que Dieu nous a donnée pour éviter les exagérations de la raison humaine et diminuer ses erreurs ; et pour nous permettre d'atteindre l'état que Sa sagesse divine a assigné à l'humanité. [...]. En lançant cet appel, je m'éloignais tout aussi bien du parti qui voulait que seules les sciences religieuses fussent enseignées que de celui qui ne s'intéressait plus qu'aux sciences modernes ; et ces deux grands partis se partageaient la nation...


...Et je lançais aussi un appel en faveur d'une autre réforme que les gens ignoraient et dont ils ne semblaient même pas comprendre la portée, cependant cette réforme est la base de la vie sociale et les Égyptiens ne sont tombés en décadence, et n'ont été humiliés par leurs voisins, que parce qu'ils l'avaient négligée. Elle consiste à tracer une ligne de démarcation bien nette entre les droits qu'a le gouvernement sur le peuple, et c'est le droit d'obéissance, et ceux qu'a le peuple vis-à-vis de son gouvernement, et c'est le droit de la justice. »
 
                                                                                                                  Muḥammad ʿABDUH
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#Posté le mercredi 04 avril 2012 23:26

Autonomie et identité arabo-islamique

Autonomie et identité arabo-islamique
Par Nadjib Achour, Youssef Girard
 
"Etablissons donc notre spécificité sur ce qui nous est propre, qui nous revient, et ne nous est pas étranger." Mohammed Abed al-Jabri

Depuis le début des années 1980, un grand nombre d'associations et d'organisations de l'immigration, de banlieues et/ou musulmanes ont cherché à mobiliser la communauté arabo-musulmane vivant dans l'hexagone sur des questions sociales, de lutte contre le racisme, de solidarité internationale et/ou se rapportant à la pratique de l'Islam. Ces différents mouvements et organisations ont plus ou moins éludé ou amputé toute référence positive à la civilisation arabo-islamique tant sur un plan politique que sur un plan culturel. Pourtant, cette référence fut une des composantes essentielles des luttes des mouvements qui les ont précédés dans les combats de l'immigration.
 
Quel a été l'apport des éléments identitaires arabo-islamiques dans l'histoire des luttes de l'immigration arabo-musulmane qui se sont développées depuis les années 1920 ? Et comment expliquer le fait que ces références identitaires aient été occultées ou amputées au cours des trente dernières années par la génération des héritiers de l'immigration postcoloniale ?

Les ruptures générationnelles rendant difficile la transmission d'une histoire militante, les différences sociologiques entre les premières générations de militants immigrés nés et socialisés dans le monde arabe et les héritiers de l'immigration postcoloniale nés et socialisés en France ou encore l'évolution du contexte international expliquent certaines évolutions des références politiques et culturelles des militants. Les pressions du système national-républicain assimilationniste français, qui a toujours cherché à dissoudre tout élément identitaire de la communauté arabo-musulmane, sont d'autres éléments d'explication de cette occultation ou de cette amputation de la référence arabo-islamique.

Au-delà de ces pistes d'analyse, les réponses apportées à ces questions sont fondamentales car celles-ci déterminent, en grande partie, la situation actuelle des luttes politiques de la communauté arabo-musulmane vivant en France.

La référence arabo-islamique dans l'histoire des luttes de l'immigration

Le premier mouvement politique regroupant des militants arabo-musulmans en France, l'Etoile Nord Africaine (ENA), créée au milieu des années 1920 à Paris, avait fait de l'identité arabo-islamique un des fondements idéologiques de son nationalisme révolutionnaire maghrébin. Définissant les soubassements de l'idéologie de l'Etoile Nord Africaine, l'historien algérien Mahfoud Kaddache affirmait qu'elle avait été formée, au sein de l'immigration, dans la rencontre féconde entre les combats de la classe ouvrière et l'attachement à l'identité arabo-islamique des immigrés : « Les travailleurs immigrés formés au dur combat de la réalité ouvrière, restaient sensibles au message qui venait de ce qui représentait leur passé et leur rattachement à la civilisation arabo-islamique. Ce qui évoquait Damas, Baghdad et Le Caire restait pour eux sacré » (1). 

Cette mise en avant de l'identité arabo-islamique par les nationalistes révolutionnaires maghrébins s'amplifia à mesure que l'Etoile Nord Africaine affirma sa pleine indépendance vis-à-vis du Parti communiste français (PCF) à partir de la fin des années 1920. Dans cette prise de distance avec le PCF qui déboucha sur une rupture totale et un conflit ouvert dans les années 1930, le refus du « mépris » affiché par les communistes français vis-à-vis du Maghreb, de la nation arabe, de sa culture, de son identité, de son histoire et de l'islam joua un rôle déterminant (2). Face à ce « mépris » affiché par les communistes et partagé par la grande majorité de la gauche française, les militants de l'Etoile Nord Africaine mirent en avant leurs spécificités culturelles arabo-islamiques qui étaient le socle de leur autonomie idéologique, stratégique et politique.

Dans le même temps, les cadres de l'Etoile Nord Africaine tissèrent des relations avec des militants provenant du reste du monde arabo-islamique. Rentrant en contact dès 1932 avec l'Emir Chekib Arslan qui était réfugié à Genève, Messali Hadj fut largement influencé par les idées de renouveau arabo-islamique développées par le directeur de la revue La Nation Arabe. A cette époque, Chekib Arslan était l'une des figures les plus illustres du mouvement de renouveau national-culturel du monde arabo-islamique. Il défendait l'idée d'une nécessaire union du monde arabo-islamique contre l'Occident impérialiste. La nation arabe devait constituée le cœur de cette unité arabo-islamique. En 1932, dans le périodique Al-Arabi, patronné par Chekib Arslan et Abd er-Rahman Azzam, les lecteurs pouvaient approfondir leur sentiment nationaliste en lisant la définition claire de la nation arabe : « Les Arabes occupent en propre la moitié du cercle méditerranéen. Ils jettent leurs regards dans l'Océan Atlantique d'un côté et dans l'Océan Indien de l'autre. L'unité arabe est donc une réalité actuelle et une réalité historique » (3).

La conception d'un nationalisme arabo-islamique, largement influencée par les idées de « fraternité islamique » développées au XIXème siècle par Jamal ed-Din al-Afghani, était résumée dans une formule limpide par Chekib Arslan lui-même lorsqu'il affirmait : « Je suis musulman avant d'être arabe parce que l'islam est la religion de l'humanisme. L'humanisme prime sur le particularisme. Si le nationalisme est une échelle vers cette religion, je suis le premier à sacrifier ma plume, ma langue, mes biens et mon sang pour mon arabisme qui n'a jamais cessé de combattre l'injustice et la tyrannie ; combat qui est l'une des caractéristiques de l'Islam » (4).

Expliquant l'influence de Chekib Arslan et de sa revue La Nation Arabe sur les mouvements nationalistes maghrébins en général et sur l'Etoile Nord Africaine en particulier, Mahfoud Kaddache écrivait : « L'apport incontestable de La Nation Arabe à la cause du nationalisme arabe a été la précision du concept nationaliste, et sa différenciation d'avec le nationalisme occidental, et cela au moment où le fascisme italien affirmait sa puissance et où l'hitlérisme naissait. Pour les nations musulmanes sous le joug colonial, l'islam était le seul idéal pour lequel il était permis de combattre ; il était le seul principe qui pouvait discipliner les masses dans une seule doctrine fondée sur la fraternité et la justice. Pour les Musulmans, un patriotisme religieux avait remplacé le sentiment national, les Musulmans se considérant comme appartenant à une seule Nation » (5).

L'influence de l'intellectuel syro-libanais sur Messali Hadj et sur l'ensemble des cadres de l'Etoile Nord Africaine se fit particulièrement sentir dans les orientations politiques et culturelles de l'organisation nationaliste révolutionnaire maghrébine. Parlant devant l'Assemblée générale des militants de l'Etoile Nord Africaine en mai 1933, Messali Hadj affirmait son nationalisme maghrébin d'inspiration arabo-islamique : « La France a laissé les Algériens dans l'ignorance de leur propre religion. Elle a infesté l'Afrique du nord de milliers de missionnaires qui ont essayé de christianiser son peuple. Heureusement, le peuple arabe, inspiré par une foi ardente, possède une force morale indestructible ; il ne pliera jamais devant la force matérielle » (6). 

Plus de vingt-cinq ans après cette déclaration, le 8 mars 1959, dans un discours retraçant son action militante, Messali Hadj réaffirmait cette même orientation arabo-islamique : « Il y a plus de 30 ans, je disais à mes compatriotes : vous êtes capables d'obéir dans le domaine religieux à de nombreux préceptes, alors faites-en autant dans le domaine national. Prouvez-le, montrez-le lorsque le Mouvement national vous appelle à vous discipliner, à vous organiser, à vous libérer. Cela aussi c'est la religion. Ainsi, donc il est bien que les Algériens, les Tunisiens ou les Marocains étudient l'histoire de leur pays ou apprennent leur religion. Ils trouveront toujours quantité d'enseignement ayant trait à la foi, à la religion, la nation, la liberté, la science. Quant à nous, Algériens, il nous suffit de revenir aux sources vives de la Nation algérienne qui a déjà existé. Celle-ci est un fait. Elle a été et demeure une réalité. Nous voulons simplement le retour à cette Nation algérienne » (7).

Cette référence arabo-islamique n'était pas propre à Messali Hadj. Elle était largement partagée par l'ensemble des cadres et des militants de l'Etoile Nord Africaine y compris ceux qui étaient d'origine berbère. Faisant partie des premiers militants nationalistes algériens dans l'hexagone, Ameur Khider, qui fut actif au sein de l'ENA à Paris et fondateur du Parti du Peuple Algérien (PPA) en mars 1937, écrivait : « L'ENA comme le PPA ont levé bien haut l'étendard de la nation algérienne, celui de l'arabisme et de l'islamisme ». En conclusion de ses mémoires, il ajoutait : « Peuple algérien, n'oublie jamais que l'Islam était en tête de nos valeurs durant les années de la lutte politique et durant les années de la lutte armée » (8). 

Après les années 1930, l'influence des idées arabo-islamiques restèrent au cœur de l'action des différentes organisations nationalistes algériennes qui œuvrèrent au sein de l'immigration maghrébine en France. Les espoirs des Maghrébins se portaient de plus en plus vers la Ligue Arabe qui, pensaient-ils, devait appuyer leurs revendications sur le plan international et faire pression sur les puissances tutélaires qu'étaient la France et l'Espagne. Selon Charles-André Julien, « depuis que le protocole d'Alexandrie, signé par l'Egypte, l'Irak, le Liban, la Syrie et la Transjordanie, avait dressé le projet de ligue des Etats  arabes, l'Islam maghrébin suivait avec passion les efforts pour donner au panarabisme une base concrète ». L'idée panarabe ou d'union arabe avait connu une nouvelle impulsion, en mars 1945, avec le congrès d'Héliopolis en Egypte qui avait fixé le statut de l'Union pour la collaboration des membres de la Ligue Arabe en vue « de sauvegarder leur indépendance et leur souveraineté » (9). 

En raison de cela, les nationalistes maghrébins avaient les yeux tournés vers le Machrek arabe dont ils soutenaient les luttes de libération nationale et dont ils espéraient le soutien dans leur combat pour libérer leur propre pays. L'organe du MTLD, L'Algérie Libre, s'enthousiasmait pour la Révolution égyptienne du 23 juillet 1952 menée par les Officiers libres et publiait les bonnes feuilles de Philosophie de la révolution de Gamal Abdel-Nasser. Autour de l'Emir Abdelkrim al-Khattabi réfugié en Egypte depuis 1947, certains nationalistes maghrébins expatriés au Caire s'employaient à défendre la cause du Maghreb dans l'ensemble du Machrek au sein du Comité de Libération du Maghreb Arabe. Au moment du déclenchement de la Révolution algérienne, les membres de la délégation extérieure du Front de Libération Nationale (FLN) se trouvaient dans la capitale égyptienne. 

L'identité arabo-islamique était clairement affirmée dans le texte fondateur du FLN appelant les Algériens à la Révolution : « La Déclaration du 1ier novembre 1954 ». Dans ce texte, le secrétariat national du FLN affirmait vouloir « la restauration de l'Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques » et la réalisation de « l'Unité nord-africaine dans le cadre naturel arabo-musulman » (10). La fédération de France du FLN défendit activement ces idées nationalistes, islamiques et unionistes au sein de l'immigration.

Après les indépendances politiques, les mouvements politiques de la communauté arabo-musulmane en France durent se réorganiser en fonction de nouvelles données nationales et internationales. L'un des faits majeurs ayant bouleversé la situation politique de l'immigration maghrébine fut le départ des cadres de la fédération de France du FLN pour qui la construction de l'Algérie était un objectif prioritaire. Au même moment, en sens inverse, un flux important d'ouvriers immigrés maghrébins arriva en France afin de répondre aux besoins de développement de l'économie française en pleine période de « croissance » durant les « trente glorieuses ». En conséquence, la lutte de la communauté arabo-musulmane se réorganisa autour d'opposants Marocains, Algériens, Tunisiens et de militants arabes venus du Machrek arabe. La lutte pour la libération de la Palestine occupa une place déterminante dans le nouvel agenda politique des militants. L'assassinat à Paris en 1973 de Mohammed Boudia, ancien militant du FLN devenu partisan actif de la Révolution palestinienne, par les services secrets sionistes était le symbole de cette centralité de la cause palestinienne et d'une conscience panarabe active. En 1972, des militants arabes créèrent le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) (11) qui marquait la réorganisation des luttes de la communauté arabo-musulmane.

Issu des Comités Palestine, fondé lors de la Conférence Nationale des Travailleurs Arabes des 17 et 18 juin 1972 à Paris, le MTA était composé d'étudiants et d'ouvriers immigrés affirmant leur appartenance à la nation arabe. Ils étaient proches des maoïstes de la gauche prolétarienne et de la gauche chrétienne. Le passage d'une action collective concentrée sur la cause palestinienne à la dénonciation de la « réaction arabe » au Maghreb et au Machrek et à une mobilisation sur de multiples « fronts de l'immigration » (bidonvilles, racisme, foyers, papiers, luttes ouvrières), était justifié à l'époque par la volonté de se battre pour satisfaire les besoins de l'immigration maghrébine en France. Dans leur action, les militants du MTA associaient le combat pour l'amélioration de la condition des immigrés maghrébins tout en affirmant leur attachement à leur identité culturelle arabo-islamique.

Les militants du Mouvement des Travailleurs Arabes considéraient que la lutte des travailleurs arabes en France faisait entièrement partie de la Révolution arabe. Ces considérations étaient à la base d'une volonté affirmée d'autonomie politique et culturelle des militant du MTA qui, selon Abdellali Hajjat, se vérifiait à trois niveaux : « Alors que la vision dominante de l'immigration en France se fonde sur le concept d'assimilation-intégration [...], les revendications culturelles des militants des comités Palestine (apprentissage de la langue arabe, reconnaissance des fêtes religieuses...) s'en écartent, sans pour autant tomber dans le séparatisme culturel ou religieux. Le deuxième est celui de l'autonomie politique et organisationnelle. Dans l'usine ou au foyer, la parole et le pouvoir de décision des travailleurs immigrés sont niés, d'où la volonté de s'émanciper des tutelles syndicales et corporatistes et de s'auto-organiser. Le troisième enjeu est celui du double isolement : les militants doivent éviter de se couper de la société française et de l'immigration maghrébine en France, pour pouvoir être efficaces et avoir une assise politique » (12).

Malgré son projet ambitieux, le MTA s'auto-dissout en 1976. Cela marqua le déclin de la référence arabe ou arabo-islamique dans le mouvement de l'immigration. Sur la scène internationale, les échecs plus ou moins importants des régimes nationaux post-indépendance, la répression exercée contre le mouvement national palestinien, le déclenchement de la guerre civile libanaise en 1975 et les compromissions d'Anouar El Sadate participaient au désenchantement du monde arabo-islamique déjà meurtri par l'humiliation de juin 1967. Ces revers marquaient le recul des luttes de libération nationale dans le monde arabe.

Omission et amputation de la référence arabo-islamique

A partir des années 1980, une nouvelle génération de militants émargea. Contrairement à leurs prédécesseurs, les militants de cette nouvelle génération étaient souvent nés en France et ils y avaient été scolarisés. En raison de cette différence, la référence à la culture arabo-islamique était moins évidente pour eux que pour leurs prédécesseurs. Elle fut plus ou moins éludée des références de la majorité des militants de cette génération. Dans cette occultation, deux tendances, en apparence opposées, au sein de l'immigration ont joué un rôle particulier. D'un coté par les associations assimilationnistes qui récusaient toute référence arabo-islamique ou la réduisaient à un simple folklore. De l'autre côté, par certaines associations musulmanes qui promouvaient un islam désincarné détaché de toute référence à la civilisation arabo-islamique.

A la suite de la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983, des associations assimilationnistes, véritables « Appareil idéologique d'Etat » (13) postcolonial, furent chargées de promouvoir une intelligentsia de dépersonnalisés qui se réclamaient uniquement de la « civilisation française », de la République et de ses valeurs. Malgré cette posture assimilationniste, les dépersonnalisés souhaitaient rester attachés au moins formellement à leur « milieu » d'origine sans lequel ils ne pouvaient prétendre jouer un rôle quelconque dans l'espace politique français. Cette nouvelle intelligentsia de dépersonnalisés avait pour principale ambition de devenir les « interlocuteurs respectables » des responsables politiques français. Pour cela, les acculturés s'efforcèrent de se présenter comme totalement étrangers à leurs « congénères » qu'ils présentaient fréquemment comme des « arriérés » aux coutumes « barbares ». Pour donner des gages aux occidentalistes et autres républicains dominants, ils s'attachèrent à dénoncer les « chevaux de Troie de l'islamisme international » adeptes de pratiques « anti-républicaines ». En fait, les dépersonnalisés participaient directement au renforcement des structures de domination raciste pesant sur la communauté arabo-musulmane.

Réifiés par les occidentalistes, les acculturés cessaient, du fait de leur conditionnement culturel, d'être maîtres d'eux-mêmes et se transformaient en « marionnettes » entre les mains des dominants occidentaux. Pendant des années, ces acculturés firent tout pour s'approprier un univers culturel qui leur enjoignait de se départir de leur culture d'origine, considérée comme inférieure et archaïque. Les acculturés, auxquels leurs commanditaires « bien intentionnés » avaient enseigné la supériorité de la culture occidentale, entretenaient un rapport aliéné et aliénant à la référence arabo-islamique. Ils avaient incorporé le regard dévalorisant que l'Occident porte sur leur culture, leur histoire, leur peuple et leur civilisation. Cette culture du mépris inculquée aux dépersonnalisés, les condamnait à haïr leur être profond, à adorer la culture occidentale dominante et à mépriser tous ceux qui restaient attachés à leur identité arabo-islamique. 

Leurs « références » culturelles se limitaient aux humanités gréco-latines, à la Renaissance européenne, au siècle des Lumières et à la Révolution de 1789 pour se conclure dans la République française véritable incarnation des valeurs « universalistes » et « égalitaires ». Parfois, les acculturés invoquaient le nom d'Abou al-Walid Mohammed Ibn Rushd, rebaptisé « Averroès » pour cause d'idéologie assimilationniste, tout en s'empressant de rappeler tout ce que le philosophe arabo-musulman devait à la culture hellénistique génitrice de l'Occident contemporain. Dans leurs perspectives, l'un des rares rescapés de quatorze siècles de civilisation arabo-islamique ne pouvait être qu'un homme maîtrisant les références « occidentales », grecques, c'est-à-dire les seules références ayant une quelconque valeur aux yeux de leurs commanditaires blancs (14). Comme leurs maîtres orientalistes, les acculturés ont réduit la culture arabo-islamique à ses « influences », réelles ou supposées, grecques, latines, juives ou/et chrétiennes. N'ayant, selon eux, peu d'intérêt en elle-même et pour elle-même, la civilisation arabo-islamique n'avait de valeur qu'en tant que transmetteur des humanités gréco-latines entre l'Antiquité romaine et la Renaissance européenne au cours du sombre Moyen Âge occidental.

Dans leur rapport à la référence arabo-islamique, les acculturés adoptèrent sur leur propre culture la vision développée par les orientalistes (15). Leur compréhension de la culture et de la civilisation arabo-islamique était donc occidentalocentriste, c'est-à-dire qu'elle adoptait un système de référence occidentale pour comprendre – et surtout déprécier – la culture arabo-islamique. Développant un « habitus orientaliste », les acculturés voyaient dans la culture et la civilisation arabo-islamique ce qu'en percevaient les occidentaux, c'est-à-dire qu'ils la réduisaient, le plus souvent, à une culture unilatéralement obscurantiste et oppressive. Les thèses assimilationnistes des acculturés sont en fait l'expression d'une redoutable aliénation de l'identité arabo-islamique porteuse d'histoire et de culture.

De leur coté les associations musulmanes qui revendiquaient leur islamité, ont souvent réduit l'Islam à une « simple » foi transcendante éludant par là son caractère de civilisation immanente. Réduisant l'Islam à une simple pratique cultuelle, les questions prioritaires de ces associations, et des intellectuels musulmans proches d'elles, portaient sur la compatibilité de la foi musulmane avec son environnement occidental : « comment être musulman et français » ou bien « comment être musulman dans un environnement laïc et républicain ? ». Dans cette perspective, ces associations s'attachèrent à expliquer qu'il n'y avait pas de contradiction entre le fait d'être citoyen français, de respecter le cadre légal républicain et laïc et le fait d'être pleinement musulman. Pour exprimer leur identité française ou européenne, elles firent la promotion d'un « islam de France », d'un « islam gallican » ou encore d'un « islam européen » détaché de toute référence à la culture et à la civilisation arabo-islamique. 

Malgré l'opposition à laquelle ces associations ont dû faire face de la part des autorités françaises et des médias, cet islam désincarné, « internationaliste », était naturellement compatible avec l'idéologie assimilationniste dominante en France bien que la préservation de pratiques cultuelles musulmanes restait problématique pour les assimilationnistes intransigeants qui souhaitaient une dilution complète de l'être musulman dans l'occidentalité. La profusion de « F », pour « français » ou « de France », dans les sigles de ces organisations musulmanes gravait jusque dans leur nom cette volonté de promouvoir un islam désincarné, détaché de ses racines civilisationnelles, compatible avec la logique de l'idéologie assimilationniste française. En raison de cette compatibilité, l'« islam de France » ou l'« islam européen » désincarné est un instrument efficace du pouvoir politique français pour instaurer un contrôle culturel, idéologique et organisationnel, de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone. L'idée d'un « islam de France » permettait de couper les musulmans de leur identité civilisationnelle pour les enfermer dans une perspective uniquement hexagonale.

Dans leur rejet ou dans leur minoration de l'identité arabe, même si elles affirmaient vouloir construire un « islam de France », ces associations musulmanes avaient importé certaines idées relatives au nationalisme arabe développées dans ces circonstances particulières par un courant islamique précis. Ce courant contestait toute référence à l'arabité, au nationalisme arabe, à l'unité arabe ou à la nation arabe au nom d'un islam « internationaliste » désincarné. Il présentait toutes ces notions politiques comme « anti-islamiques » principalement en raison de son conflit ouvert avec certains régimes se réclamant du nationalisme arabe. Ce conflit l'a amené à confondre la condamnation de ces pouvoirs et l'idée d'arabité ou d'unité arabe alors que cette opposition n'existait pas avant l'apparition de ces conflits politiques. Ces idées nées de conflits politiques au Machrek furent réintroduites, au sein de la communauté musulmane vivant dans l'hexagone, détachées du contexte dans lequel elles avaient vu le jour pour être présentées comme des impératifs religieux intemporels. 

La fausse opposition entre islamité et arabité

Pourtant nombre de cadres historiques du mouvement de renouveau islamique contemporain avaient des positions singulièrement différentes par rapport au nationalisme arabe et à l'unité arabe qu'ils approuvaient. Défendant l'identité arabe de l'Algérie et réfutant la politique assimilationniste de la France, le fondateur de l'Association des ouléma algérien, le cheikh Abdelhamid Ben Badis, écrivit dans un célèbre poème dans lequel il affirmait : « Le peuple algérien est musulman et à l'arabité il appartient. Celui qui a dit que ce peuple s'est écarté de ses origines, ou qui a dit que ce peuple est mort, celui-là est menteur ». Ce célèbre poème, qui marquait l'orientation culturelle et politique de l'Association des oulémas, fut repris par l'ensemble du mouvement nationaliste algérien pour exprimer son attachement viscéral à l'identité arabo-islamique de l'Algérie (16). 

Pour l'Association des ouléma, la défense de l'islamité et de l'arabité du peuple algérien était un devoir national et religieux, comme l'écrivit le cheikh Abderahmane Chibane dans l'organe du mouvement islahiste, El Bassaïr : « Un peuple qui se dépouille de son individualité, dégénère, se désagrège et devient une proie facile du colonialisme [...]. Le peuple algérien ne saurait échapper à la règle. Mais une chose peut lui éviter de se dépersonnaliser et de périr, l'instruction assortie de l'éducation religieuse. Notre peuple est arabe, il entend le demeurer et l'Institut Ibn Badis travaille précieusement à former des soldats prêts à consentir le plus cher sacrifice pour la cause de la langue arabe. Notre peuple est un peuple musulman et il tient à le rester, l'Institut œuvre précisément en faveur de la pensée islamique orthodoxe » (17). 

Dans le même sens, le fondateur des Frères Musulmans, Hassan al-Banna, affirmait : « L'arabisme ou l'union arabe occupe également dans notre discours une place importante et connait une grande part de bonne fortune. Les Arabes sont en effet le peuple de l'islam originel, son peuple élu et, conformément à ce qu'a dit le Prophète – paix et bénédiction sur lui : « Quand les Arabes sont humiliés, l'Islam l'est aussi ». L'Islam ne connaîtra pas de réveil sans l'unanimité et sans la renaissance des peuples arabes. [...] Nous sommes convaincus qu'en œuvrant pour l'arabité, nous œuvrons pour l'Islam et pour le bien du monde entier » (18).

Certains penseurs musulmans non-arabes percevaient la nation arabe comme l'élément axial de la oumma islamique. Dans cette perspective, ils accordaient une importance particulière à l'unité arabe dans le devenir de la civilisation islamique. Ainsi, le philosophe indo-pakistanais Muhammed Iqbal déclara en conclusion du Congrès islamique de Jérusalem en 1931 : « Je crois que l'avenir de l'Islam dépend de l'avenir des Arabes et celui-ci dépend de leur union. Si l'union des Arabes venait à disparaître, l'avenir de l'Islam disparaîtrait avec lui. Vous devez combattre, sans répit, les forces qui s'emploient à détruire cette union, les forces externes comme les forces internes, et peut-être plus encore celles-ci que les autres » (19). 

Pour l'intellectuel palestinien Mounir Chafiq, il n'y a pas fondamentalement de distinction entre défense de l'islam et lutte de libération nationale dans le monde arabe : « Lorsqu'au dix-neuvième siècle, il y a eu l'invasion coloniale de l'Algérie, dans la résistance, il n'y a pas eu de distinction entre la résistance au nom de l'islam et le combat national. C'était une lutte nationale contre l'occupation, une résistance nationale, motivée à la fois par des considérations nationales et islamiques. Durant les luttes de libération nationale, pour la libération nationale, au vingtième siècle, il n'y avait pas de distinction, les leaders des luttes de libération étaient à la fois des leaders nationalistes, musulmans, et avaient une dimension de leaders populaires, défendant la justice, c'est le cas de Mustapha Kamal en Égypte, Allal al-Fassi au Maroc, Hajj Amin al-Husseini en Palestine, Ben Badis en Algérie, l'Émir Abd al-Kader en Algérie, tous ces dirigeants étaient des dirigeants nationalistes et musulmans. Il n'y avait pas de distinction pour eux entre le nationalisme et l'islam » (20).

Dans le monde arabo-islamique, notait le sociologue marxiste égyptien Anouar Abdel-Malek, le nationalisme se propose « pour objectif - par-delà l'évacuation du territoire national, l'indépendance et la souveraineté de l'Etat national, le déracinement en profondeur des positions de l'ex-puissance occupante – la reconquête du pouvoir de décision dans tous les domaines de la vie nationale, prélude à cette reconquête de l'identité qui est au cœur de l'œuvre de renaissance, entreprise à partir des mots d'ordre nationaux fondamentaux, et sans cesse combattue, par tous les moyens, sur tous les terrains, et notamment sur le terrain intérieur » (21).

Les objectifs nationalistes de libération, d'indépendance et de souveraineté de l'Etat national, de déracinement en profondeur des positions de l'ex-puissance coloniale mais aussi de reconquête du pouvoir de décision dans tous les domaines de la vie nationale, prélude à cette reconquête de l'identité, ont pleinement leur place dans un projet politique fondé sur l'Islam en tant que religion et civilisation. Au-delà des partisans de l'islam politique, ces objectifs nationalistes peuvent être partagés par l'immense majorité des forces politiques et des courants idéologiques nationaux existants au sein de la nation arabe. Seuls les courants politiques représentant les idéaux des élites compradores occidentalisées marquent leur hostilité profonde à ces revendications politiques fondamentales car elles remettent en cause l'hégémonie occidentale à laquelle ces élites sont intiment liées politiquement, économiquement et culturellement. 

S'inscrivant dans le cadre de ces objectifs nationalistes, les grands théoriciens de l'unité et du renouveau national arabe ne se sont pas montrés hostiles à l'Islam qu'ils considéraient comme partie intégrante de l'identité culturelle arabe. Certains, tels les chrétiens Constantin Zureik ou Michel Aflak, avaient fait de la religion du Prophète un élément identitaire central de l'arabisme. Dans un célèbre texte à la gloire du « Prophète arabe », Michel Aflak affirmait : « le nationalisme laïc de l'Occident est logique avec lui-même lorsqu'il sépare nationalisme et religion. Car la religion est venue en Europe de l'extérieur, aussi est-elle étrangère à son caractère et à son histoire. Cette religion est, par ailleurs une combinaison entre une foi dans l'au-delà et des règles morales. Elle n'a pas été révélée à l'origine dans la langue des peuples d'Occident. Elle ne fut pas l'expression de nécessités créées par leur propre environnement et elle ne se confondit pas avec leur histoire. L'Islam, en revanche, n'est pas une simple foi dans l'au-delà ou un code moral pour les Arabes, c'est aussi l'expression évidente de leur universalisme et de leur attitude envers la vie. L'Islam est l'expression la plus forte de l'unité de leur personnalité, qui intègre le verbe, les sentiments, la méditation, l'action, l'âme et le destin, tout en les harmonisant » (22).

Certains intellectuels arabes nationalistes développèrent plus profondément cette idée d'un nécessaire lien entre islam et arabité. Voulant ancrer le nationalisme arabe dans une perspective islamique et populaire, en 1973, Monah as-Solh expliquait, contre une élite laïciste et occidentalisée, le « lien indissoluble » existant entre islam et arabité au sein des « masses arabes ». Dans cette perspective, il écrivait : « quand les masses arabes parlent de leur islamité et ce, quand elles parlent d'une situation politique ou civilisationnelle, elles veulent le plus souvent souligner qu'elles refusent la vassalité à l'égard de l'Occident, entendant souligner ainsi qu'elles se sentent faire partie d'un tout historique et géographique, détenteur d'un héritage, de valeurs, de racines. [...] Parfois même, en proclamant leur islamité, les masses populaires entendent signaler leur attachement positif à cette dimension, signifiant aux intellectuels, aux occidentalisés, aux pseudo-avant-gardes : « J'appartiens à un monde et vous appartenez à un autre monde ; et nous sommes différents de vous. » ». Monah as-Solh ajoutait : « L'attitude de l'intellectuel progressiste arabe consiste toujours à redouter de reconnaître cette unité profonde qui unit ces deux contenus [islamité et arabisme], en apparence vu son attachement à la pureté révolutionnaire et à l'entière rectitude idéelle, mais, en réalité, étant donné qu'il redoute, s'il venait à cet aveu, de donner au mouvement de libération arabe la densité et l'efficacité qui ferait de lui [une force], allant bien au-delà de l'engagement, du sacrifice, de l'esprit combatif qu'il est prêt à prodiguer. [...] lui-même, en réalité, n'est pas encore devenu arabe au degré d'arabité vécue par les masses et que son arabité n'est pas haussée au niveau de l'islamité des masses » (23).

Dans une perspective proche, contre l'idéologie « égyptianiste », qui cherchait à détacher l'Egypte de son environnement arabe et islamique par un retour à un passé pharaonique reconstruit par l'archéologie orientaliste, Tariq al-Bichri affirmait, à la fin des années 1970, que l'islam était le meilleur garant de l'arabité de son pays. Cette idée fut un facteur déterminant de son passage d'une idéologie nationaliste arabe séculière à une perspective islamo-nationaliste : « J'avais foi dans l'arabité. Et dans mes discussions ailleurs que dans les cercles d'intellectuels, l'argument de base qui reliait l'homme égyptien à l'arabité était l'islam. Toute autre évidence n'était pas prise complètement au sérieux. Je me souviens avoir alors conclu un colloque à Beyrouth en disant : « Venant du Caire, je puis dire que rien ne protège plus aujourd'hui l'arabité de l'Égyptien que l'islam ». À ce moment-là, j'ai vraiment senti que c'était quelque chose de très profond, qui avait un impact considérable, et que l'on pouvait y chercher les réponses aux multiples questions que l'homme se posait » (24).

A la lumière des propos de ces différents acteurs intellectuels et politiques du monde arabo-islamique, il n'y a pas d'argument valable pour opposer l'islam à l'arabité ou l'arabité à l'islam. Bien au contraire, au cours de l'histoire contemporaine, ces deux éléments identitaires fondamentaux ont convergé pour insuffler un esprit de résistance, assurer la libération et préserver l'indépendance des peuples arabo-musulmans aussi bien au Maghreb qu'au Machrek. Au sein des organisations de la communauté arabo-musulmane vivant dans l'hexagone, la réunion de ces deux éléments identitaires est un facteur déterminant pour assurer notre pleine autonomie politique et culturelle face aux volontés institutionnelles d'organiser la dissolution de notre communauté dans le but avoué de l'assimiler totalement. 

Spécificité et autonomie politique, idéologique et culturelle

Face à cette occultation volontaire et à cette amputation de la référence arabo-islamique, si nous souhaitons sortir du statut de réifié imposé par le système idéologique et culturel dominant - d'objet manipulable par le postcolonialisme - un nécessaire retour à la référence arabo-islamique s'impose impérativement tant au niveau politique que culturel. Ce retour s'est accéléré depuis le début des années 2000 en relation avec les bouleversements apparus sur la scène politique arabe.

La libération du sud Liban en mai 2000 par la résistance libanaise menée par le Hezbollah, le déclenchement de la seconde intifadha en septembre 2000, la victoire de la résistance libanaise dirigée par le Hezbollah en juillet-août 2006, la résistance de Gaza conduite par le Hamas en décembre 2008 et janvier 2009 ont provoqué de larges mobilisations de soutien au sein de la communauté arabo-musulmane vivant dans l'hexagone. Pour les héritiers de l'immigration postcoloniale, ces mobilisations ont été des étapes successives d'un retour collectif à l'identité arabo-musulmane. Ce retour a connu un nouvel élan avec le déclenchement des révolutions dans le monde arabe à partir du mois de janvier 2011. L'expression de la solidarité avec les révolutions tunisienne puis égyptienne a été un moment important de réappropriation d'une identité arabo-musulmane que certains souhaitaient bannir définitivement. 

Systématiquement, l'expression publique de la solidarité avec les luttes du monde arabe a marqué une étape dans la réappropriation de la culture arabo-islamique par les héritiers de l'immigration postcoloniale. Les luttes du monde arabe ont puissamment participé à la réhabilitation d'une identité culturelle et politique dépréciée et marginalisée en France. Cette réhabilitation de l'identité arabo-islamique a aidé à l'autonomisation politique et culturelle de la communauté arabo-musulmane confrontée aux politiques racistes et islamophobes.

Dans la résistance à ces politiques, il est indispensable de refaire sienne une culture, une histoire et une civilisation dont nous sommes héritiers et face à laquelle les assimilationnistes cherchent à nous mettre en situation d'extériorité. Cette réappropriation culturelle est une étape indispensable devant permettre d'aboutir à une véritable autonomie politique, idéologique et culturelle de la communauté arabo-musulmane. Sans référence idéologique et culturelle spécifique, l'autonomie politique ne peut être qu'une autonomie formelle puisque les esprits resteraient toujours enchaînés à la culture et à l'idéologie dominante et dépendraient de ses orientations fondamentales. Sans autonomie idéologique et culturelle, les prétendants à l'autonomie politique risquent de se muer en simples « ventriloques » des représentations de l'Occident impérialiste. L'autonomie doit donc nécessairement se construire en liaison avec la notion de spécificité enracinée dans l'expression d'une culture arabo-islamique singulière.

Cette notion de spécificité doit se construire par une rupture consciente avec certaines questions posées par les dominants occidentaux qui ne sont pas prioritaires pour les populations qui appartiennent à des peuples et à des cultures dominés. Un groupe social dominé ne peut pas dépendre culturellement et idéologiquement, s'il veut être autonome et s'il désire se libérer, des questions posées par le groupe dominant mais doit être capable de poser de manière indépendante ses propres interrogations, de développer ses propres problématiques et de chercher ses propres réponses en traçant sa voie de manière pleinement souveraine. Ce retour sur soi pour soi nécessite une relecture critique de la culture occidentale inculquée permettant, non pas de la rejeter globalement sans faire de discrimination en son sein, mais de sortir de la fascination aliénante qu'elle exerce.

Au-delà de cette relecture critique de la culture occidentale dominante, le retour sur soi doit se faire par un approfondissement de notre maitrise de la culture et de l'histoire arabo-islamique. Dans ce cadre, le développement d'une conscience culturelle et historique participe à la construction de notre autonomie à partir de la spécificité de notre patrimoine et de notre héritage civilisationnel arabo-islamique. Cette conscience historique devant nous permettre de puiser dans notre patrimoine civilisationnel pour répondre aux problèmes que nous nous posons. 

La notion de spécificité identitaire doit se comprendre comme un refus de se noyer dans un universalisme occidentalocentriste sans rivage. Certains perçoivent la mise en avant de cette identité arabo-islamique comme un repli identitaire et un enferment communautaire qui serait in fine une sorte de ségrégation inversée. Toutefois, ils oublient que la ségrégation est une forme d'oppression imposée par les dominants alors que l'autonomie ou la séparation est un choix libre décidé par des acteurs responsables et indépendants. En réalité, la notion de spécificité identitaire doit nous permettre de nous distancier des perspectives acculturantes qui renient toute référence arabo-islamique et recherchent coûte que coûte l'assimilation à la culture dominante occidentale. Mettre en avant la notion de spécificité identitaire implique de développer une indépendance d'esprit et une capacité créatrice devant des tâches politiques et culturelles nécessitant une approche renouvelée.


Notes de lecture :

(1) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome I, 1919-1939, Paris, Ed. Paris-méditerranée, 2003, page 317
(2) Cf. Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Paris, Ed. Jeune Afrique, 1980, page 18
(3) Stora Benjamin, Messali Hadj, 1898-1974, Paris, Hachette, 2004, page 110
(4) L'Algérie Libre, août 1949
(5) Kaddache Mahfoud, op. cit., pages 315-316 –Sur le nationalisme arabe défendu dans les colonnes de la revue La nation arabe, Cf. « Nationalisme arabe – nationalisme occidental », URL : http://www.ism-france.org/analyses/Nationalisme-Arabe-Nationalisme-occidental-8207-article-12631
(6) Stora Benjamin, op. cit., page 109
(7) Ibid., pages 112-113
(8) Khider Ameur, La vie d'un orphelin, Mémoires d'un grand militant, Alger, Ed. Ihaddaden, 2006, pages 259-260
(9) Julien Charles-André, L'Afrique du Nord en marche, Paris, Omnibus, 2002, page 159
(10) « Déclaration du 1er novembre 1954 », URL :http://fr.wikisource.org/wiki/D%C3%A9claration_du_1er_novembre_1954
(11) Sur le MTA cf. les différents articles d'Abdellali Hajjat : « L'expérience politique du Mouvement des travailleurs arabes », ContreTemps, Textuel, vol. mai 2006, n°16, Paris ; « Les comités Palestine (1970-1972). Aux origines du soutien de la cause palestinienne en France. », Revue d'études palestiniennes, Editions de Minuit, vol. hiver 2006, n°98 ; «  Le MTA et la « grève générale » contre le racisme de 1973 », Plein droit, 2005, n°67, Paris ; « Des comités Palestine au mouvement des travailleurs arabes (1970-1976), in. Histoire politique des immigrations (post)coloniales, France 1920-2008, Paris, Ed. Amsterdam, 2008, pages 145-156
(12) Hajjat Abdellali, « Les comités Palestine (1970-1972) », Revue d'études palestiniennes, n°98, hiver 2006
(13) Cf. Althusser Louis, « Idéologie et appareils idéologiques d'Etat (Notes pour une recherche) », La Pensée, n° 151, juin 1970, URL :http://classiques.uqac.ca/contemporains/althusser_louis/ideologie_et_AIE/ideologie_et_AIE_texte.html
(14) Précisons qu'il ne s'agit nullement de remettre en cause l'œuvre d'Abou al-Walid Mohammed Ibn Rushd mais de critiquer l'instrumentalisation de son image. Sa philosophie, d'un apport indéniable, inspire encore des philosophes arabes contemporains comme Mohammed Abed al-Jabri qui lui a consacré de nombreuses études.
(15) Sur la déconstruction de l'orientalisme Cf. Saïd Edward, L'orientalisme, L'orient créé par l'occident, Paris, Ed. Seuil, 1997. 
(16) Ce célèbre poème fut notamment repris dans un chant patriotique exaltant l'islamité et l'arabité de l'Algérie :http://www.dailymotion.com/video/x8ejpn_chant-patriote-chaabou-al-djazairi_news#rel-page-2
(17) Chibane Abderrahmane, « La vie de l'institut Ibn Badis. Un devoir religieux et national », El Bassaïr, n°180, 14 janvier 1952. 
(18) Hassan El Banna, Textes originaux, Lyon, Ed. Tawhid, 2010, page 223
(19) Cf. Zenati Rabah, Comment périra l'Algérie française, Constantine, Ed. Attali, 1938, page 30
(20) In. Dot-Pouillard Nicolas, « De Pékin à Téhéran en regardant versJérusalem : la singulière conversion à l'islamisme des « Maos du Fatah » », Cahiers de l'Institut de Religioscope, N° 2, décembre 2008
(21) Abdel-Malek Anouar, Anthologie de la littérature arabe, Ed. Seuil, Paris, 1965, page 20
(22) Aflak Michel, « A la mémoire du Prophète arabe », avril 1943, URL :http://albaath.online.fr/Francais/COMMEMORATION_DU_PROPHETE_ARABE.htm
(23) Cf. Monah Al-Çolh, « Islamité et arabisme », in. Abdel-Malek Anouar, La pensée politique arabe contemporaine, Paris, Ed. Seuil, 1970, pages 226-230
(24) François Burgat , « Les conditions d'un dialogue avec l'Occident », Égypte/Monde arabe, URL :http://ema.revues.org/index1168.html 
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#Posté le dimanche 18 mars 2012 07:38

Jamal ad-din al-Afghani, réformateur malgré la controverse

Jamal ad-din al-Afghani, réformateur malgré la controverse
Par Samir Halabi
 
La renaissance des nations et des états du monde arabo-islamique est le fruit des efforts des réformateurs dévoués. Ils œuvrèrent à unir les fils de la nation, à les encourager dans le sens de l'islâh (la réforme) et du renouveau, à les mobiliser contre les convoitises des colonisateurs avides et à éveiller leur conscience.

Au milieu du XIXème siècle, les réformateurs de l'Orient islamique ont activé la sonnette d'alarme. Ils avertirent les rois et les dirigeants du danger imminent qui guettait la nation islamique. Leurs voix s'élevèrent en appelant à mettre en œuvre la réforme avant l'arrivée du danger. Il y avait parmi ces réformateurs Moustafa Rashid Pasha en Turquie, Milkem Khan en Iran, Amir Ali en Inde, Khayr ad-din Pasha en Tunisie et Jamal ad-din al-Afghani. Ils consacrèrent toute leur vie à appeler à l'unification du monde musulman et à la libération des peuples musulmans du colonialisme et de l'exploitation.
 
L'appel de chacun de ces réformateurs et son impact étaient limités à leur pays respectif. Leurs voix réformatrices n'atteignaient que leurs compatriotes. Seul l'écho de l'appel de Jamal ad-din al-Afghani dépassa les frontières de toutes les nations et de toutes les nationalités particulières. Il s'étendit jusqu'à englober la totalité du monde islamique.

Sa naissance et son éducation

Jamal ad-din al-Afghani est né en octobre 1838 dans une vieille famille afghane dont les origines remonteraient à al-Houssayn, le fils d'Ali, qu'Allah soit satisfait de lui. Il grandit à Kaboul, la capitale afghane. Il commença par apprendre l'arabe et le perse. Il étudia le Coran et quelques fondements des sciences islamiques. Il acheva ses études religieuses à dix-huit ans. Il voyagea en Inde pour étudier quelques sciences « modernes ». En 1857, il avait alors dix-neuf ans, il se rendit au Hijaz, pour accomplir le pèlerinage. Il rentra ensuite en Afghanistan où il travailla comme fonctionnaire. Toute sa vie durant, il s'efforça d'acquérir de nouveaux savoirs. Âgé, il commença à apprendre la langue française pour laquelle il déploya beaucoup d'efforts et de persévérance.

Jamal ad-din al-Afghani prit le parti de Mohammad Azam Khan, qui avait été Ministre d'État, lorsqu'éclata un différend entre les princes afghans. Cette prise de position créa des frictions entre lui et les Anglais. En raison de ces frictions, il quitta l'Afghanistan en 1868. Il passa par l'Inde puis se rendit en Égypte. Là, il demeura un certain temps durant lequel il fréquenta assidûment l'université al-Azhar. De nombreux étudiants, des Syriens notamment, lui rendaient visite à son domicile. Il voyagea ensuite à Istanbul, à l'époque de Sadr Aal Pasha. Son influence se propagea dans différents pays. Son appel à l'urgence de l'accélération des réformes eut un grand écho chez les Ottomans à tel point que l'Anglais M. Blunt dit à ce sujet : « La démarche des Ottomans pour la transformation de leur pays en un État constitutionnel revient, en premier lieu, à l'influence de Jamal ad-din al-Afghani. Il a résidé dans leur capital, dialoguant avec eux et leur faisant des sermons ». 

En Égypte

A Istanbul, Jamal ad-din al-Afghani fut nommé membre du Conseil Suprême des Sciences. Il fut confronté à une forte opposition. Les attaques venaient principalement des oulama d'Istanbul et des prédicateurs des mosquées qui n'appréciaient pas ses opinions et ses dires. Il quitta Istanbul pour l'Égypte où il fut accueilli avec tous les honneurs par ses habitants. Il marqua ceux qui l'entouraient, par son audace et sa franchise. Al-Afghani commença à avoir de nombreux partisans ce qui lui attira la jalousie des chouyoukh (1) égyptiens.

Il s'engagea dans la politique égyptienne. Il appela les Égyptiens à la nécessité d'organiser les questions liées au mode de gouvernement. Cela entraîna le mécontentement, l'antipathie et l'appréhension des gouvernants notamment lorsqu'il déclara son aversion pour les Anglais et qu'il afficha, en toute occasion, son hostilité envers eux.

Avec Mohammad Abduh à Paris

Ses articles provoquaient l'hostilité grandissante des Anglais et des gouverneurs égyptiens. Le Khédive (2) Tawfiq (3) qui gouvernait le pays, le chassa d'Égypte. Al-Afghani partit en Inde en 1879 après avoir passé environ huit années en Égypte.

Il se rendit ensuite à Londres puis à Paris d'où il invita le cheikh Mohammad Abduh à le rejoindre. Ensemble, ils publièrent la revue al-ourwa al-wouthqa(Le lien indissoluble). Sa publication cessa rapidement après que toutes les portes de l'Égypte, du Soudan et de l'Inde se soient refermées devant elle. Toutefois, Jamal ad-din al-Afghani ne cessa pas d'écrire sur l'actualité politique. La presse parisienne était une tribune pour ses articles politiques enflammés.

En Iran

Le Shah d'Iran, Nasir ad-din (4), l'invita à Téhéran et lui réserva un accueil chaleureux. Il reçut la considération et l'amour des Iraniens qui suivirent ses enseignements et ses idées. Le Shah modifia son comportement à l'égard d'al-Afghani car il sentit le danger que représentaient ses idées pour son pouvoir. Face à ce changement d'attitude, al-Afghani demanda au Shah l'autorisation de quitter l'Iran. Il partit à Moscou puis à Saint-Pétersbourg. Il fut reçu avec considérations à chaque endroit où il se rendait. Al-Afghani attira de nombreux partisans et disciples.

Lorsqu'il visita l'Exposition Universelle de Paris en 1889 il rencontra le Shah Nasir ad-din qui lui manifesta son affection et son désir de le voir revenir en Iran. De nouveau, le Shah ne tarda pas à changer d'attitude notamment lorsqu'al-Afghani donna son opinion sur la réforme du gouvernement et qu'il critiqua la situation politique existante dans le pays. Le Shah ne put le supporter. À nouveau, il perçut la présence d'al-Afghani comme un danger pour son pouvoir et pour la monarchie iranienne. Contre al-Afghani, il envoya des forces militaires qui le conduisirent, malgré qu'il fût malade et alité, à la frontière turque.

Jamal ad-din al-Afghani se rendit à Bassora puis à Londres où il se servit du journal Diya al-Khafiqin pour attaquer le Shah et révéler la situation dans laquelle vivait l'Iran. L'influence d'al-Afghani sur les Iraniens était tellement forte qu'il parvint à ce que l'Ayatollah Mirza Mohammad Hasan al-Shirazi (5) délivrât une fatwa (6) interdisant aux Iraniens de fumer la cigarette. Les Iraniens suivirent cette interdiction et se soulevèrent contre le Shah. Ils encerclèrent son palais en exigeant de lui qu'il annulât le contrat le liant avec une société arabe qui devait créer une régie iranienne du tabac du nom deRiji. Le Shah fut contraint de résilier le contrat et d'indemniser la compagnie à hauteur d'un demi-million de livres anglaises. 

Les complots des calomniateurs contre al-Afghani

La fatwa interdisant de fumer fut l'une des raisons pour lesquelles le Shah demanda l'aide du Sultan Abd al-Hamid (7) pour faire cesser les attaques d'al-Afghani à son encontre. Le Sultan réussit à l'attirer à Istanbul en 1892. Il voulait le nommer au grade de juge militaire mais al-Afghani refusa. Il expliqua à l'envoyé du Sultan : « Dis à mon Seigneur le Sultan que Jamal ad-din estime que le grade de la science est le plus élevé de tous les grades ». 

Lorsque Jamal ad-din al-Afghani était à Istanbul, il reçut la visite du Khédive Abbas Hilmi (8). Bien qu'il n'ait rencontré al-Afghani que furtivement, les calomniateurs et les envieux parmi les proches du Sultan et les ennemis d'al-Afghani trouvèrent dans cette rencontre une bonne occasion pour agrandir le fossé existant entre al-Afghani et le Sultan ottoman. Les calomniateurs exagérèrent dans la description de la rencontre et firent planer doutes et confusions. Ils rapportèrent au Sultan qu'al-Afghani et le Khédive avaient longuement parlé du califat. Ils le mirent en garde contre le danger qui se cachait derrière cette rencontre. Le Sultan ottoman convia Jamal ad-din al-Afghani et lui répéta tout ce qui avait été dit. Al-Afghani clarifia la réalité de la situation avec confiance et critiqua les calomniateurs avec un courage que l'on n'avait jamais vu auparavant.

La méthode d'al-Afghani pour la réforme religieuse

L'appel au Saint Coran et sa prédication étaient la plus grande ambition d'al-Afghani. Il estimait que la base fondamentale de la réforme était de s'appuyer sur le Saint Coran. Il dit à ce sujet : « Le Coran est le plus grand moyen pour attirer l'attention des occidentaux vers la beauté de l'Islam. Cependant, ils voient la mauvaise situation des musulmans à travers le Coran et refusent de le suivre et d'avoir foi en lui ». Le Coran seul est la cause de l'orientation et il est la base de la réforme. Il est le chemin qui mène vers la renaissance de la nation. 

Jamal ad-din al-Afghani expliquait : « Un des avantages du Coran est qu'avant sa Révélation, les Arabes étaient dans un état de sauvagerie indescriptible. Après un siècle et demi, ils ont gouverné le monde, ont dépassé les autres nations dans les domaines de la politique, de la science, de la philosophie, de l'industrie et du commerce ». La réforme religieuse ne doit s'appuyer en premier lieu que sur le Coran seul, puis sur sa bonne compréhension. Cela doit se faire par l'adaptation des sciences qui y mènent, par le défrichage du chemin qui y conduit et par l'approche des esprits accessibles.

Jamal ad-din al-Afghani entre sunnisme et chiisme

Certains chercheurs estiment que Jamal ad-din était Iranien de la région d'Asadabad près de Hamadan et qu'il était chiite d'obédience Jafarite (9). Cela malgré le fait qu'il soit connu sous le nom d'al-Afghani - il se surnomma lui-même ainsi - qu'il soit sunnite et qu'il se soit toujours introduit auprès de savants sunnites dans l'ensemble des pays islamiques qu'il visita et dans lesquels il vécut.

Ces chercheurs tentent de trouver des preuves et de mettre en avant celles qui appuient leur position. Parmi ces preuves : 
- La présence de la famille de Jamal ad-din en Iran et l'absence de trace la concernant en Afghanistan.
- Le prénom de son père était Safdar. C'est un prénom iranien qui signifie « le héros qui brise les rangs adverses ».
- Il s'intéressait à l'Iran et à ses problèmes plus qu'il ne le fut pour tout autre pays islamique.
- Jamal ad-din parlait couramment le persan.
- Il faisait l'apologie des Iraniens et applaudissait leur intelligence.
Ces indices ne constituent pas des preuves catégoriques qui pourraient réfuter les écrits de Jamal ad-din al-Afghani ou sa biographie qui montrent clairement qu'il était Afghan sunnite et non pas Iranien chiite.

Dans son ouvrage Tatimmat al-bayân fi-tarîkh al-Afghân (Exposé complet de l'histoire des Afghans), il critiqua l'éloignement des chiites de certains piliers de la religion en faveur de phénomènes étrangers appartenant aux coutumes innovées. Il dit à ce sujet : « L'ensemble des Afghans sont d'obédience hanafite. Hommes, femmes, citadins ou bédouins sont intransigeants avec le jeûne et la prière, à l'exception de la secte de Nouri. Ceux-ci sont allés plus loin dans le chiisme. Ils se préoccupent plus de la commémoration du meurtre d'al-Houssayn, qu'Allah soit satisfait de lui, les dix premiers jours du mois de Mouharram. Ils se flagellent le dos et les épaules dénudés avec des chaînes ». 

De nombreux chercheurs et penseurs, à leur tête le Docteur Mohammad Imara (10), se sont attaqués à cette question. Mohammad Imara estime que le fait d'être Iranien ou Afghan, sunnite ou chiite, ne diminue en rien l'œuvre d'al-Afghani car c'est un musulman que toutes les régions islamiques et toutes les écoles de pensée honorent.

Ceux qui ont mis en avant la question des origines iraniennes de Jamal ad-din al-Afghani et de son obédience au chiisme voulaient, derrière cette affirmation, critiquer al-Afghani. Lui affirmait qu'il était Afghan, ses écrits et ses pensées prouvent qu'il était sunnite. Ses contradicteurs voulaient attaquer l'homme, le symbole, que tous affectionnaient.

Al-Afghani et la franc-maçonnerie

Jamal ad-din al-Afghani s'affilia à la franc-maçonnerie afin de se consacrer à des activités politiques. En 1878, il fut élu président de « l'Ordre de l'Étoile Orientale » (Kawkab al-sharq). Il démissionna lorsqu'il découvrit la lâcheté de ce cercle face au colonialisme et au despotisme. Il consigna son expérience dans un discours dans lequel il dénonça la franc-maçonnerie qui cachait ses nombreux objectifs sous de beaux slogans. En réalité, les francs-maçons ne faisaient que parler et ne passaient jamais à l'acte. Cela servait à accomplir les objectifs des colonisateurs et à affermir leurs ambitions loin de réaliser les principes d'égalité des droits, de liberté et d'égalité que mettaient en œuvre concrètement ceux qui n'affichaient pas de tels slogans.

A-t-il été empoisonné ?

Jamal ad-din al-Afghani mourut à l'âge de soixante ans à Istanbul après une vie rude pleine de troubles et de difficultés. Tout comme sa vie qui fut abondante en controverses et en provocations, sa mort entraîna aussi de nombreuses polémiques. Certains doutaient de la cause de sa mort et d'autres pensaient qu'il avait été empoisonné. 

Le cheikh Abderrashid Ibrahim, le célèbre explorateur russe qui lui avait rendu visite deux heures avant sa mort, affirma que Jamal ad-din al-Afghani était malade et qu'il mourut de sa maladie. Malgré cela, son neveu, Mirza Loutfoullah Khan, affirmait qu'il était mort empoisonné et accusait le gouvernement iranien de sa mort. Il rappela que le gouvernement iranien avait envoyé Nasir al-Malik pour tuer Jamal ad-din al-Afghani après que l'Empire ottoman ait refusé de l'extrader. Jamal ad-din al-Afghani mourut le 10 mars 1897.


Notes de lecture

(1) Pluriel de cheikh (ndt).
(2) Titre porté par les princes égyptiens au XIXème siècle (ndt).
(3) Le Khédive Tawfiq (1852-1892) fut Khédive du Soudan et d'Égypte de 1879 à 1892 (ndt).
(4) Nasir ad-din Shah naquit le 16 juillet 1831 à Tabriz et mourut le 1er mai 1896 à Téhéran. Il fut Shah d'Iran du 13 septembre 1848 jusqu'à sa mort (ndt).
(5) Marzi Mohammad Hassan ash-Shizari (1814-1896) était un grand Ayatollah iranien. Il est surtout connu pour sa fatwa interdisant de fumer (ndt).
(6) Avis juridique (ndt).
(7) Abd al-Hamid II (Constantinople, 21 septembre 1842 – Constantinople, 10 février 1918) fut Sultan de l'Empire Ottoman et Calife des musulmans de 1876 à sa destitution par les Jeunes-Turcs le 27 avril 1909 (ndt).
(8) Khédive Abbas II Hilmi (Alexandrie, 14 janvier 1874 – Genève, 19 décembre 1944) fut le dernier Khédive d'Égypte de 1892 à 1914. Il fut destitué par les autorités britanniques pour son implication dans le mouvement nationaliste (ndt).
(9) L'école juridique jafarite est d'inspiration chiite. Elle aurait été créée par le sixième imam duodécimain Jafar al-Sadiq (702-765) qui fut le professeur des imams Malik et Abou Hanifa (ndt).
(10) Mohammad Imara, auteur et chercheur, est membre de l'Académie de recherches islamiques de l'Université d'al-Azhar au Caire (ndt).
 
 
Source : Al Wihdah
Traduction : Souad Khaldi
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#Posté le mardi 13 mars 2012 09:22

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